Simplification :
nos enfants pourront-ils encore lire des livres écrits avant 2000 ?

Par Florence Costa-Chopineau
Collectif Sauver les lettres
www.sauv.net
Février 2026

Au lieu d’amuser la galerie en mettant en avant, par exemple, les rythmes scolaires, (dernière trouvaille du gouvernement, même si effectivement la diminution du nombre de jours d’école a un impact négatif sur la réussite scolaire en condensant trop les apprentissages), et donc en sachant bien que modifier ces rythmes modifierait en cascade ceux des adultes, l’économie du tourisme etc., on ferait mieux de s’intéresser aux programmes scolaires, en particulier à ceux de grammaire et de conjugaison, et donc à quelque chose de facilement modifiable, et de modifiable par l’institution ellemême, pour améliorer les résultats des élèves, pour leur permettre grâce à un langage riche, de penser, de pouvoir lire et donc comprendre des ouvrages. Nous pouvons, par le truchement de livres pour enfants soit en maternelle, soit pour enfants lecteurs, en montrer la possibilité.

La collection pour enfants créée par Antoon Krings en 1994 (Gallimard-Jeunesse, Giboulées) est un ensemble de livres s’intéressant chacun à un animal ou une plante, par exemple « César le lézard » « Loulou le pou » etc…Elle contient 73 titres en 2025. La page de droite est illustrée sans texte et le texte est sur la page de gauche.

Les premiers livres de la collection (« César le lézard » par exemple ci-dessous) étaient écrits dans le mode et les temps du récit : le passé simple, l’imparfait, en utilisant si nécessaire bien sûr le passé composé de l’indicatif. Nous étions dans les années 1990. La concordance des temps était respectée, donc le subjonctif imparfait était utilisé. (« Le visiteur devait faire preuve de patience et […] pour qu’enfin elle s’entrouvrît sur une petite tête effarouchée » [1]). Le vocabulaire riche permettait donc au petit lecteur d’augmenter son lexique, bien que la longueur des textes fût courte, donc à sa portée.

On constate au fur et à mesure que la collection se garnit d’autres titres, et ce vers 2010 (« Romain le lapin magicien »), que seuls l’indicatif présent, le subjonctif ou l’impératif présents sont utilisés ; un album de 2017 commence toutefois à l’indicatif passé simple… mais en continuant à l’indicatif présent : « Apollon le grillon ».

Nos enfants seraient-ils devenus moins intelligents, moins ouverts d’esprit qu’ils ne pourraient s’intéresser qu’au présent et ne comprendre que des textes écrits au présent ? Bien sûr que non ! Mais il faut en parallèle consulter les programmes de l’école primaire (qui n’est plus école élémentaire comme on le verra…), se dire que décidément la consommation prime tout chez les éditeurs… et que les contradictions ne manquent pas à l’éducation nationale. Voyons un peu cela…

Une évolution des programmes de français depuis 2002 [2] donne le tournis, étant donné les nombreux changements suivis quelquefois « d’ajustements » (sic) apportés aux changements…. On assiste à des allées et venues, avec des disparitions puis des réapparitions de modes et de temps, de verbes à étudier, et à un manque d’apprentissages systématiques (depuis 2015, on trouve « mémoriser » au lieu de « conjugaison » et de « orthographier correctement ») même si en 2025 reviennent les termes « mémoriser et maîtriser ».

Ce qui suit se réfère à ce qui est attendu en fin de cycle 3, donc fin du primaire et 6ème : il faut rappeler qu’il n’y a pas de découpages par année scolaire, sauf avec les programmes de 2025, mais des « attendus de fin de cycle ».

En 2002 pas de liste de verbes à étudier, mais une « observation des variations qui affectent les verbes ». En revanche, une liste mélangeant mode et temps, ce qui fait que l’on ne sait pas si tous les temps du conditionnel doivent être observés. Il y a bien le passé simple de l’indicatif mais pas le passé antérieur, l’imparfait mais pas le plus-que-parfait, ce qui est inexplicable puisqu’un récit au passé simple contiendra forcément du passé antérieur ! Idem pour l’imparfait...

C’est d’autant plus inexplicable que les textes préconisent d’étudier de la littérature dès le CE2 (donc cycle 2) précisant « la lecture de deux classiques ».

Nouveaux programmes en 2008 [3] : Une liste réapparaît, mais seuls 9 verbes du troisième groupe sont à étudier en plus des verbes du premier et deuxième groupe. Au passage le verbe « aller » fait partie du troisième groupe…l’indicatif plus que parfait revient mais ni passé antérieur, ni conditionnel passé, ni subjonctif pas même le présent ! ce dernier pourtant largement utilisé à l’oral… Mais il est spécifié cette fois : « Les élèves sont entraînés à orthographier (souligné par moi) correctement les formes conjuguées des verbes étudiés, à appliquer les règles d’accord apprises en grammaire (voir plus haut), à distinguer les principaux homophones grammaticaux (à-a, où-ou...) ».

En 2016 tous les programmes changent à la rentrée [4], en même temps dans les 2 cycles du primaire !! (B. O 2015), donc un élève de cycle 3 aura un nouveau programme sans avoir fait celui du cycle 2 nouvelle formule. Seuls 8 verbes du troisième groupe (le verbe « partir » n’est plus dans la liste, pourquoi ?) en plus de ceux du premier et deuxième groupe. Plus d’indicatif plus-que-parfait, Toujours pas de passé antérieur. Seule la troisième personne de l’indicatif passé simple est vue… Toujours aucun temps du subjonctif, ni de conditionnel passé. Il est écrit de nouveau seulement : « mémoriser ».

Le B.O. n° 30 du 26 juillet 2018 [5] modifie quelques paragraphes « pour renforcer les apprentissages fondamentaux afin de prendre en compte les résultats obtenus par la France lors des grandes enquêtes internationales ». Il faut remarquer que seul « mémoriser » est encore employé. Ces ajustements publiés en juillet sont applicables dès la rentrée 2018…

Toujours les 8 verbes du troisième groupe cités en 2015, en plus des verbes du premier et deuxième groupe L’indicatif plus-que-parfait revient, ainsi que le passé simple. MAIS toujours pas de passé antérieur, de conditionnel passé et de subjonctif.

B.O. 30 juillet 2020 avec application à la rentrée 2020 [6] : Même liste de verbes, donc très réduite pour ceux du 3ème groupe. Toujours pas de passé antérieur, ni de subjonctif ni de conditionnel passé, toujours seulement « mémoriser ».

Programmes à la rentrée 2025 [7] : celui du CM2 ne change pas (c’est celui de 2020) mais celui des CM1 et 6ème sont modifiés. En CM1 il est écrit que les conjugaisons sont à mémoriser et à maîtriser. Il faut noter qu’à l’issue de la sixième, un élève n’aura toujours pas appris le mode subjonctif (qu’il utilise à l’oral pourtant, au présent), ni le conditionnel passé qu’il utilise aussi à l’oral.

En parallèle, alors que la maîtrise des modes et temps n’est pas exigée, il est demandé (et ce serait formateur) de lire par exemple, en cycle 3 pour la rentrée 2025, trois oeuvres du patrimoine en lecture intégrale (comme d’ailleurs dans des programmes antérieurs). La question est de savoir ce que l’on appelle « oeuvre du patrimoine » et pourquoi il n’y a pas l’appellation « classique » du B.O. 2008, mais on pourrait supposer que ce sont des livres écrits il a quelques années, voire dizaines d’années, employant le passé simple, le passé antérieur, voire soyons fous, les temps du subjonctif…. Comment les lire, donc les comprendre, sans connaître ces temps et ce mode ? « Que je suce », « que je susse », un élève ne connaissant pas le mode subjonctif confondra le verbe « savoir « et le verbe « sucer »...

Résumons concrètement : un enfant ayant été scolarisé à l’école maternelle en 2010 est entré en CP en 2013. Il aura eu les programmes de 2008 jusqu’à son CE2 : à la rentrée 2016 il subira les modifications de 2015, donc plus de passé simple sauf la 3ème personne. On lui aura lu des livres écrits au présent. Il n’aura pas idée de l’existence du passé simple ou du passé antérieur, puisque à l’oral il est rare de les employer…... Dans le meilleur des cas, il aura bénéficié en 2018-19 des ajustements (en CM2) et donc il aura connu l’existence du passé simple (mais toujours pas du passé antérieur), mais sans pratique de lecture, il ne le mémorisera pas… A la fin de sa sixième (en 2020), nouveau changement de programme et il n’est attendu qu’en fin de troisième la maîtrise de tous les modes et temps,… mais à condition qu’il y ait eu concertation entre collègues, ce qui peut ne pas être possible étant donné qu’il peut y avoir eu des mutations (il n’y a pas de distinctions entre années scolaires mais seulement des attendus de fin de cycle dans les programmes, rappelons-le).

Ceci a pour conséquence qu’un professeur de lettres enseignant actuellement en collège d’une ville de banlieue non défavorisée, s’est vu répliquer en 2025 : « ce n’est pas du français » alors qu’il enseignait le passé simple en quatrième. Cet élève, sans le savoir, faisait écho à une réplique du film « Entre les murs » dans lequel une élève répond à son professeur : « ce n’est pas du français... » Celui-ci, à un moment donné du film, avait eu vaguement l’idée d’apprendre quelque chose à sa classe et avait écrit au tableau un verbe au subjonctif imparfait.

Nos enfants peuvent-ils encore lire un texte écrit utilisant la richesse de la langue sans que, pour eux, cela ne devienne aussi incompréhensible que l’« ancien français » de La Chanson de Roland pour qui n’a pas fait d’études littéraires ? C’est d’autant plus dommageable pour apprendre une langue étrangère. Prenons par exemple l’espagnol ou l’italien : le passé simple « passato remoto » est utilisé à l’oral dans le sud de l’Italie, et en tout cas dans les livres écrits actuellement ; il est utilisé à l’oral en Espagne (« perfecto semple »). Les Italiens et les Espagnols respectent encore à l’oral la concordance des temps donc maîtrisent par exemple l’emploi du subjonctif imparfait. Ces deux langues utilisent aussi, dans une subordonnée hypothétique, le subjonctif imparfait alors que le français utilise l’indicatif imparfait, et ceci est respecté à l’oral. Cela rend donc plus difficile la maîtrise d’une langue étrangère sans point de comparaison…

Reculer sans arrêt l’âge des apprentissages élémentaires les rend beaucoup plus difficilement mémorisables.

Florence Costa-Chopineau
Collectif Sauver les lettres, www.sauv.net

Notes :

[1] Extrait de « César le lézard » :
C'est alors que dans un fracas de verre brisé, une maladroite sauterelle atterrit sur la table. Saisi d'une affreuse panique, César se redressa brusquement et, devant ses amis consternés qui le suppliaient de garder son sang-froid, il disparut ventre à terre vers sa maison.
Bien que le comportement étrange de César n'étonnât plus guère son voisinage, il surprenait toujours par sa drôlerie. Pour assister au spectacle de ses gesticulations, il suffisait de le réveiller au milieu de sa sieste. Il sursautait alors si vivement et décampait avec tant d'ardeur qu'avant même de lui dire « Oh ! pardon », sa porte était déjà verrouilée à triple tour.


Extrait de « Rose petite rose » :
Pourtant, Lily n'a rien à lui envier. Elle est tout aussi jolie, et sa fleur, droite et élancée, ne manque pas de majesté. « Si la rose est la reine des fleurs du jardin, le lys en est le roi », lui dit chaque jour sa fleur pour la rassurer. Mais Lily se moque bien de ce que peut lui raconter sa fleur. C'est la rose qu'elle veut et c'est à Rose qu'elle veut ressembler : Rose avec son teint de rose.

[2] « Les programmes scolaires au piquet, un collectif d’enseignants en colère », Textuel (2006)
Nouveaux programmes de février 2002 modifiés le 24 mars 2006 : ils faisaient suite aux programmes de 1995 (p 16).
Pas de liste de verbes dans le programme 2002 (p 35), une « observation réfléchie de la langue française ». [...] Les verbes les plus fréquents sont étudiés en priorité. Les règles d'engendrement du présent, du passé composé, de l'imparfait, du passé simple, du futur, du conditionnel et du présent du subjonctif peuvent être aisément dégagées, ainsi que les régularités orthographiques qui les caractérisent (les formes rares seront étudiées au collège).[...] La conjugaison est, au cycle 3, centrée sur l'observation des variations qui affectent les verbes. »

[3] Bulletin Officiel n °3 juin 2008 : https://www.education.gouv.fr/bo/2008/hs3/programme_CE2_CM1_CM2.htm

[4] B. O. 2015 pour la rentrée 2016 : https://www.education.gouv.fr/bo/15/Special11/MENE1526483A.htm

[5] B.O. n°30 du 26 juillet 2018 : https://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?pid_bo=38047

[6] B. O. du 30 juillet 2020 : https://www.education.gouv.fr/pid285/bulletin_officiel.html?pid_bo=39771

[7] B. O. 2025 : Tiré de https://eduscol.education.fr/87/j-enseigne-au-cycle-3