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Le Portique, pp.153-165.

© Philippe Delerm, édition du Rocher.

      Jamais les troisièmes C n'avaient été aussi prolixes. Visiblement le texte d'Éric Holder La Météo, tiré de son recueil La Belle Jardinière leur plaisait. Et puis ils voulaient faire plaisir à Sébastien, qui leur avait demandé un effort de participation le-jour-où-l'Inspecteur-serait-là. Ce dernier s'était installé à côté de Romain Boutel, au dernier rang. Quand Sébastien lui avait tendu le texte, il avait regardé le nom de l'auteur, au bas de la page, et esquissé un hochement de tête accompagné d'une petite moue, du genre vaguement-entendu-parler-jamais-rien-lu-ah-si-peut-être-une-dictée-dans-les-annales-de-brevet. Au début de sa « carrière »;, Sébastien avait été visité par deux inspecteurs du type humaniste-conciliant, répercutant les directives ministérielles avec ce je-ne-sais-quoi de lassitude bienveillante qui ne laissait guère planer de doute quant à leurs convictions profondes. Mais cette fois, le personnage était à l'évidence tout différent. Une quarantaine d'années à peine, petites lunettes, le corps sec, poignée de main furtive, il devait professer au plus étroit les dogmes du nouveau catéchisme pédagogique. Il avait pénétré dans la salle A8 en portant sous son bras les trois cahiers de textes des autres classes dans lesquelles Sébastien enseignait - on aurait droit à l'épluchage en règle.
      Pourtant, Sébastien ne se sentait pas trop mal. Certes, il avait un peu abusé de calmants avant d'entrer en cours, mais surtout l'explication fonctionnait mieux qu'il n'aurait pu l'espérer. Il en était arrivé au passage où Éric Holder exalte les mérites de la météo marine : l'énumération des mots Viking, Utsire, Forties, Cromarty, avait d'abord dérouté les élèves, qui écoutaient davantage N.R.J. que France Inter, mais à présent ils disaient de jolies choses sur le pouvoir poétique de ces vocables étranges. Sylvie Trenac, qui ne parlait guère d'habitude, s'était lancée dans une proposition courageuse :
      — Utsire, Cromarty, averses, quand on entend ça, on a l'impression d'être un enfant qui lit L'île au trésor bien au chaud dans ses draps.
      Sébastien n'avait pu s'empêcher de sourire et de jeter un regard sur l'Inspecteur. Mais ce dernier n'écoutait plus. Il tournait méticuleusement les pages du cahier de textes de la sixième B. Releva-t-il les yeux au moment précis où Sébastien haussa les épaules ? Difficile à dire, mais il valait mieux continuer comme s'il n'avait pas été là. Ainsi fut fait. La fin du texte était un petit chef-d'oeuvre :
       « Il flotte dans l'air, à l'heure de la météo, comme un parfum d'immédiat après-guerre. Ah ! qu'on ne vienne pas nous parler de l'Europe ! C'est la France de Trenet, de Pourrat et de Marcel Aymé, avec ses agriculteurs et ses quincailliers, qui s'en revient hanter, dans l'odeur du poireau-vinaigrette, et sur la toile cirée imitant le vichy, la conscience du téléspectateur — et, pour manger, maman a ôté son tablier. »
      « Et pour manger, maman a ôté son tablier ». Même Romain Boutel avait des choses à dire sur la signification de cette phrase. À ses côtés, l'Inspecteur le toisait d'un air goguenard-condescendant. La sonnerie de la fin de cours retentit à cet instant. Aux yeux de Sébastien, l'explication s'était très bien passée, et il eut un acquiescement de paupières reconnaissant pour les élèves qui semblaient l'interroger du regard en quittant la salle.
      — Vous v'nez au club théâtre, M'sieur ?
      — Non, Virginie, il faut que je m'entretienne avec Monsieur l'Inspecteur.
      — Oui, abonda aussitôt l'homme du ministère, vous savez que j'ai prévu une réunion pédagogique avec l'ensemble de vos collègues de français ce soir à dix-sept heures. Mais pour ce qui est de votre travail, nous pouvons en parler tout de suite, ici même si vous le souhaitez.
      Dans le couloir tout proche, l'habituelle effervescence précédant le repas à la cantine contrastait cruellement avec le silence gêné qui s'installait. Aucune parole définitive n'avait encore été prononcée, mais il était impossible de ne pas percevoir l'antipathie glaciale qui flottait entre les deux hommes depuis qu'ils s'étaient retrouvés seul à seul.
      — Asseyez-vous, je vous en prie, finit par dire l'Inspecteur avec une pointe d'agacement dans la voix, et en indiquant à Sébastien une place de l'autre côté de la table.
      Ils ne s'aimaient pas. C'était presque palpable. Sébastien n'aimait pas le petit costume de l'Inspecteur, l'Inspecteur n'aimait pas le gros pull de Sébastien. Sébastien n'aimait pas la façon dont l'Inspecteur avait posé à plat ses deux mains parfaitement blanches sur la table, l'Inspecteur n'aimait pas la position qu'avait adoptée Sébastien, la jambe gauche repliée sur la droite, la main droite tenant sa cheville gauche, avec une décontraction des plus feintes.
      — Oui, Monsieur Sénécal... je ne serai peut-être pas aussi dithyrambique que vous le fûtes à propos de ce texte d'Éric…
      Là l'Inspecteur regarda en bas de la feuille du texte pour retrouver le patronyme de l'auteur et manifester ainsi avec ostentation que ce dernier ne faisait pas encore partie du panthéon rectoral :
      — Holder, oui, c'est cela... Un texte assez estimable au demeurant, mais ce n'est pas sur ce sujet que porteront mes griefs.
      Après un petit toussotement diplomatique, l'inspecteur reprit :
      — Oui, j'ai vu que vous aviez eu dans le passé de très honorables rapports d'inspection. Un passé assez lointain, à vrai dire, puisque le dernier remonte à plus de dix ans. Et c'est cela qui m'inquiète un peu, Monsieur Sénécal, je ne vous le cache pas. Il semble à la lecture des différents cahiers de textes de vos classes, que vous ne pratiquiez guère le travail en séquences désormais requis au collège...
      On y était. Curieusement, Sébastien n'éprouvait pas le moindre malaise et c'est d'une voix ferme qu'il interrompit Monsieur Dumesnil :
      — Je ne me suis jamais fait d'illusion sur la raison d'être de ces séquences, Monsieur l'Inspecteur. Quand j'ai commencé à enseigner, j'étais chargé de deux classes de français. L'Éducation Nationale m'en donne à présent quatre, j'en aurai cinq l'année prochaine, avec la réduction des horaires proposée. Au début de ma carrière, on nous demandait dans chaque classe une rédaction tous les quinze jours, une dictée par semaine, des explications de texte, des questions écrites. Bref, une somme de copies à corriger qui était envisageable avec deux ou trois classes, mais qui ne l'est plus guère avec quatre ou cinq. Il a donc fallu trouver un nouveau mode de fonctionnement, dans lequel les élèves ne sont plus évalués que par une note globale, intervenant toutes les cinq ou six semaines. Voilà, à mon avis, la vraie source des séquences. Une volonté d'employer moins de professeurs, et de faire des économies, comme toujours. Et puis il n'y a rien de plus ennuyeux, pour un élève, que de rester englué plusieurs semaines sur le même thème, et d'y mélanger artificiellement l'écriture, la grammaire, la lecture et l'orthographe.
      Les mains de l'Inspecteur avaient quitté leur belle immobilité pour esquisser un petit pianotement régulier.
      — Permettez-moi de vous dire, Monsieur Sénécal, que votre raisonnement est des plus spécieux. Les séquences ont été mises en place pour aider en priorité les élèves en difficulté. Quant à la kyrielle de notes que les élèves obtenaient à l'époque bénie dont vous parlez, vous savez bien qu'elles étaient le plus souvent décourageantes.
      — Pardonnez-moi de vous couper, Monsieur l'Inspecteur, mais je trouve la multiplicité des notes beaucoup moins traumatisante que leur rareté, qui leur confère un poids redoutable. Et puis vous n'arriverez jamais à me faire croire qu'un élève en difficulté réussit davantage quand on corrige moins ses productions écrites.
      Le pianotement avait nettement monté en fébrilité.
      — Cela suffit, Monsieur Sénécal, Vous n'êtes pas ici pour faire le procès des programmes, mais pour écouter un bilan sur votre travail, assez déroutant, je dois le dire, et qui mêle apparemment des prétentions à la modernité avec certaines attitudes archaïques. Nous arrivons à la fin du mois d'avril, et je vois que vous n'avez toujours pas commencé, en sixième, l'étude des textes fondateurs, pourtant obligatoire. La semaine dernière, vous avez étudié un poème dont le nom de l'auteur n'est pas cité. En cinquième, je vois, dans la même semaine l'explication d'un texte de chanson de... Thomas Fersen, et celle d'un texte de Proust consacré aux noms de lieux. Je ne connais pas ce Fersen, mais croyez-vous que des élèves de cinquième soient capables de comprendre Proust ? Et surtout, pensez-vous que tout cela ait une réelle unité ?
      C'était étrange. Il semblait à Sébastien qu'il aurait eu des difficultés à se justifier s'il avait trouvé l'Inspecteur plus sympathique. Mais là, il se trouvait libéré, porté par un sentiment de juste colère qui lui donnait une assurance inespérée :
      — L'unité de tout cela, Monsieur l'Inspecteur, c'est la vie, la qualité de tous ces textes, la résonance qu'ils provoquent chez les élèves. Proust trop compliqué ? Oui, bien sûr, mais son imagination entre tellement en phase avec celle des élèves qu'on peut, en les guidant, y accéder. À la suite de cette explication les élèves ont écrit à propos de leurs propres « noms de lieux », et le résultat est étonnant... C'est vrai, en sixième, je n'ai pas encore étudié les textes fondateurs. J'en verrai quelques-uns en fin d'année. Mais pas tous. je trouve inepte de traîner trop longtemps sur des textes qui n'ont aucun intérêt littéraire, proviennent de traductions aléatoires, d'adaptations, qui n'ont pas de style. C'est déjà le cas pour les contes. Si l'on écoutait les programmes, on laisserait les sixièmes plus d'un trimestre face à des textes écrits d'une manière absolument plate. Le contenu culturel des textes fondateurs relève du cours d'Histoire. Le regard de Monsieur Dumesnil avait noirci. En rajustant ses lunettes, il voulut clore ce déferlement :
      — Je sais que vous êtes fatigué nerveusement, Monsieur Sénécal, votre principal a eu la délicatesse de m'en informer. Cela ne vous autorise pas tous les débordements...
      — Il n'est pas question de mes fatigues, Monsieur l'Inspecteur. je pense tout ceci depuis très longtemps. Votre soi-disant réforme s'appuie sur un constat d'échec. Ce sentiment d'échec, je ne l'ai jamais éprouvé depuis vingt ans, et je ne l'éprouverai que si l'on me contraint à épouser vos programmes et vos techniques bureaucratiques et mortifères. On ne peut être un bon prof de lettres qu'avec la liberté d'être soi. Tenez, je ne résiste pas au plaisir de vous dire ce poème, dont vous me reprochez de ne pas avoir trouvé l'auteur. Peu importe, son message reste essentiel.
      En se levant, quittant le ton de la colère pour celui d'un enjouement un peu affecté, devant l'Inspecteur qui jeta ses deux mains en avant comme s'il demandait grâce, Sébastien se lança :

Le baba et les gâteaux secs

Ce qui caractérise le baba,
C'est l'intempérance notoire.
A-t-il dans l'estomac
Une éponge ? On le pourrait croire,
Avec laquelle on lui voit boire,
— En quelle étrange quantité —
Soit du kirsch, de la Forêt-Noire
Soit du rhum, de première qualité.
Oui, le baba se saoule sans vergogne
Au milieu d'une assiette humide s'étalant,
Tandis que près de lui, dans leur boîte en fer-blanc
De honte et de dégoût tout confus et tremblants,
Les gâteaux secs regardent cet ivrogne.
« Voyez, dit l'un des gâteaux secs, un ancien — à ce point ancien qu'il est même un peu rance —
Voyez combien l'intempérance nous doit inspirer de mépris
Et voyez-en aussi les déplorables fruits :
Victime de son inconduite,
Sachez que le baba se mange tout de suite.
Pour nous qui menons au contraire
une vie réglée, austère
on nous laisse parfois des mois. »
Cependant, une croquignole,
jeune et frivole, et un peu folle,
Une croquignole songe à part soi :
— On le mange, mais lui, en attendant, il boit.
Je connais plus d'un gâteau sec
Dont c'est au fond l'ambition secrète
Et qui souhaite d'être baba.

      Durant toute cette déclamation fervente, Monsieur Dumesnil avait rangé ses papiers dans son sac, puis, ayant retiré ses lunettes, s'était massé les ailes du nez avec un air accablé.
      — Sans doute sommes-nous tous un peu à la fois baba et gâteau sec, reprit Sébastien. Nous avons eu une discussion passionnante avec mes élèves de sixième sur ce sujet. Maintenant, pardonnez-moi, mais je crois que votre opinion est faite. Vous comprendrez que je n'ai aucune envie d'assister à votre petite conférence ce soir.
      Et il se dirigea vers la porte avec une théâtralité presque jubilatoire, se retournant juste avant de quitter la salle :
      — Tout est là, Monsieur l'Inspecteur ! Quelle est la proportion de gâteau sec ?

Philippe Delerm, Le Portique, édition du Rocher, pp.153-165.

Une gorgée d'espoir grâce à Philippe Delerm...


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