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" L'oeuvre de mort du gouvernement contre l'école "

Informations ouvrières n° 512, semaine du 5 au 11 décembre 2001


Une chronique de Michel Sérac

Les initiatives se multiplient pour résister à l’ "alIégrisme" sans Allègre.

Informations ouvrièresa demandé à deux des initiateurs de la "Lettre ouverte à MM. Jospin et Lang", l’une professeur, l’autre instituteur, d’exprimer leurs motivations.

"Des élèves sans repères livrés à leur ignorance"

Monsieur AIIègre voulait dégraisser le mammouth. M. Lang préfère l’euthanasier, c’est plus électoralement correct. C’est pour cela que M. Jospin l’a choisi.

Depuis sa nomination, Jack écoute, Jack rassure et donne à chacun, parent, professeur, élève, l’impression que, par la seule synergie des volontés qu’il appelle de ses vœux, tout ira pour le mieux dans la meilleure des écoles possibles. Respect!

Seulement, pendant ce temps-là, les réformes Allègre, sorties des cartons avec quelques infimes retouches de complaisance, passent. Lorsqu’on fait mine de consulter sans fin les enseignants, les textes des réformes sont déjà envoyés aux éditeurs des manuels scolaires ! Le projet global est de longue date constitué, et il doit passer vaille que vaille d’ici aux élections, conformément au rêve que M. Jospin a fait lors de son passage à l’Education nationale en1989.

Le tout est de morceler les étapes de cette réforme pour diviser les réactions (d’abord, le lycée, puis le collège, puis l’école primaire ; d’abord, l’histoire - géographie, puis les mathématiques, les lettres et la philosophie, bientôt les langues...). Il s’agit aussi de faire croire qu’on défend une "école de la réussite pour tous", alors qu’on cherche seulement à en réduire les coûts de fonctionnement et à en faire une entreprise de pacification sociale.

Monsieur Lang, comment peut-on prétendre défendre "la réussite pour tous" et "I’égalité des chances" quand on brade le niveau du baccalauréat, interdisant aux bacheliers dont la famille ne peut pallier les lacunes de poursuivre avec succès des études ? Ainsi, a-t-on pu, en juin dernier, passer son bac de français en rédigeant le discours d’un responsable de l’Etat exposant les raisons que l’on peut avoir d’espérer en un monde meilleur à l’occasion du premier de l’an.

Monsieur Lang, comment prétendre que "chacun a droit à recevoir un enseignement de haute qualité" lorsqu’on conserve le système des cycles, qui néglige d’instituer des seuils de connaissances pour chaque classe et qui crée une hétérogénéité de niveau ingérable, en tolérant l’illettrisme dans des proportions inquiétantes?

Divertir au lieu d’instruire

Monsieur Lang, comment peut-on prétendre promouvoir la culture, quand on accepte que le français au lycée ne soit plus centré sur la connaissance d’œuvres littéraires majeures, mais sur des objets d’études techniques et rébarbatifs (comme le "biographique"), laissant aux enseignants le choix de faire lire l’autobiographie de Loana (dans les ZEP) ou celle de Musset (au lycée Henri IV) ? Est-ce répondre aux "besoins" des élèves ou à ceux d’ "experts" en mal de postes que d’imposer dans le programme des collèges et des lycées des notions de linguistique et de pragmatique, de sémiologie et de génétique textuelle parfaitement inadaptées?

Monsieur Lang, comment peut-on prétendre promouvoir l’apprentissage des langues lorsqu’on interdit aux enfants d’apprendre les rudiments de leur langue maternelle? Selon la réforme de l’école primaire, les horaires dévolus au français sont réduits à 6 heures hebdomadaires en cycle 3 (CE 2-CM 1-CM 2). On n’y apprendra plus aux enfants la règle bien complexe du participe passé, ni le trop littéraire passé simple, mais on les divertira grâce aux nombreux "projets", animations et autres sorties pseudo - pédagogiques, assurés par des "intervenants" peu qualifiés.

Monsieur Lang, comment peut-on prétendre être moderne lorsqu’on impose à l’ensemble des élèves français des dadas pédagogistes vieux de plus d’un siècle? Les "travaux personnels encadrés" (que vous avez finalement généralisés) et autres "itinéraires découvertes" s’inspirent des sempiternelles thèses "constructivistes", qui misent sur la "spontanéité créatrice" de l’enfant, ainsi que sur la "transdisciplinarité". Ces thèses font long feu face aux élèves qui sont les nôtres, sans repères et sans connaissances de base, livrés de ce fait à leur propre ignorance!

En bref, si en 1789, la Révolution française, par la voix de Condorcet, proclamait le droit à l’instruction pour tous, si, sous tous les régimes qui ont suivi, vaille que vaille, de Victor Duruy à Jules Ferry, on a considéré qu’une société largement instruite valait mieux qu’une société analphabète, M. Jospin et les ministres successifs de l’Education nationale, depuis la loi d’orientation de 1989, semblent s’employer à faire triompher dans les faits un nouvel obscurantisme.

Fanny Capel, professeur de lettres, membre du collectif Sauver les lettres et du comité de suivi de la "Lettre ouverte à MM Jospin et Lang"


Une "éducation informelle"

EN 1998, M. Jean Ferrier, inspecteur général, remettait un rapport à Mme Royal, tirant le bilan de neuf ans d’application de la loi d’orientation Jospin, qu’il connaissait bien, puisque le ministre de l’Education nationale de l’époque l’avait chargé de sa mise en œuvre.

Ce rapport, resté confidentiel, est sans appel: "De 21 à35 % des élèves qui entrent au collège ne maîtrisent pas le niveau minimal des compétences dites de base en lecture et en calcul."

Et M. Ferrier d’accuser la diminution des horaires d’enseignement, "qui varient du simple au double en français, entre 7h 42 et 15 h 8", suivant les écoles.

Or, explique-t-il, "les progrès des élèves sont en relation directe avec le temps consacré aux apprentissages (...). On ne peut donc s’étonner de déficits d’apprentissages, quand le temps de travail est réduit, surtout quand il n ‘y a aucun relais extrascolaire."

Voilà donc le bilan sans fard de Jospin comme ministre de l’Education nationale et de sa politique de mise en place des cycles, de l’interdiction de redoublement en CP, de l’obligation de projets propres à chaque école, de l’intégration d’enfants relevant de l’enseignement spécialisé dans des classes déjà surchargées...

Premier ministre de la Ve République, le Jospin de la loi d’orientation devenait le valet de l’Union européenne, qui veut substituer à l’instruction une prétendue "formation tout au long de la vie" et remplacer l’enseignement des connaissances par une "éducation informelle" "l’apprenant se forme tout seul dans les lieux de vie que sont les quartiers, les cercles municipaux, les centres commerciaux, les lieux de culte, les parcs et places publiques, les gares ferroviaires ou routières, les centres médicaux et complexes de loisirs, ainsi que les cantines des lieux de travail" (page 18 du mémorandum de l’Union européenne).

Jospin - Lang s’exécutent et veulent réduire à une heure hebdomadaire, tout compris, l’enseignement systématique de la grammaire, de la conjugaison, du vocabulaire, de l’orthographe dans nos écoles primaires, alors que l’horaire officiel demandait au minimum... sept heures trente! (consultation des enseignants sur les nouveaux programmes).

Pour ceux qui, comme moi, préparent la conférence internationale de Berlin contre la déréglementation, la défense des programmes de connaissances, des horaires scolaires, est étroitement reliée à celle de tous les acquis démocratiques.

Jean-Claude Denis, Instituteur


Des rapports officiels accablants sur les résultats de leurs "réformes"

C’EST un inspecteur général de l’Education nationale, M. Ferrier, qui parle, dans un rapport officiel de 1998:

"L’institution ne peut pas ne pas prendre au sérieux la situation ainsi révélée on peut estimer à environ 25% d’une classe d’âge la proportion des élèves en difficulté ou en grande difficulté à l’entrée du collège."

On peut lire ces lignes en ouverture d’un appel de l’association Sauver les lettres, contresigné déjà par de nombreuses personnalités (1).

On notera la conclusion, à la fois alarmée et responsable, de cet inspecteur général: "L’institution ne peut pas ne pas prendre au sérieux la situation."

Et maintenant, MM. Chirac, Jospin, Lang "prennent-ils au sérieux" cet effondrement scolaire et intellectuel, ces coupes claires de connaissances de base chez des millions d’enfants ? Tout au contraire, puisque, comme le montre l’appel dont nous parlons, les "nouveaux programmes" proposés par M. Lang dans le futur enseignement primaire taillent, tranchent, tronçonnent dans le français, la géométrie, l’histoire - géographie. Tout au contraire, puisque les instituteurs se mobilisent ces jours-ci pour empêcher le remplacement de leurs cours, de leurs leçons par des ~activités" diverses, brisant les emplois du temps, hachant la continuité scolaire. Si les rejetons de ces très "modernes" ministres -fieffés réactionnaires ennemis de l’école laïque, en fait, comme leur maître à penser Allègre -trouvent toujours de distinguées écoles pour préparer l’ENA, les enfants des salariés, ceux qui ne disposent que de l’école républicaine, devront "parler de tout sans rien connaître", conclut l’appel, qui exige que soit "arrêtée la destruction de l’enseignement d’une pensée structurée".

Constitué de professeurs qui ont participé activement à la mobilisation qui entraîna le renvoi d’Allègre - mesure politique prise à regret par M. Jospin pour sauver son "image" du discrédit d’une réforme qu’il approuvait -, le collectif Sauver les lettres a publié un ouvrage intéressant. Il établit pertinemment que, dans l’offensive obscurantiste contre l’école, "les dates clés sont la loi Haby en 1975, puis la loi d’orientation Jospin en 1989". L’abandon de la transmission des savoirs, prôné par les frauduleuses ~réformes" et leur bouillie pédagogiste, y est systématisé. Ce pédagogisme "refuse de faire entrer l’élève dans la chaîne des savoirs constitués par les hommes qui l’ont précédé". C’est bel et bien un obscurantisme conséquent.

Nous en arrivons à la "Lettre ouverte à MM. Lang et Jospin"(2), lancée par des instituteurs, professeurs, parents, qui ont constitué, pour collecter les signatures, un "comité de suivi".

Il y a urgence.

Car si, en 1999-2000, la mobilisation par en bas, dans les établissements, les départements, avait réussi à disloquer le rempart formé autour de la "réforme" Allègre par des dirigeants syndicaux inféodés au gouvernement "gauche plurielle", ce même rempart s’est reconstruit. Dans son ombre, M. Lang officie.

A nouveau, partout, il faut démonter les mensonges, démasquer les hypocrisies, rassembler pour résister. C’est le but de cette lettre ouverte:

"Les signataires de la présente lettre s ‘adressent au Premier ministre et au ministre de l’Education nationale. Fidèles à l’exigence de retrait de la réforme Allègre, constatant que la réforme Lang en est une continuation à peine déguisée, les signataires exigent l’arrêt de l’application de toutes les réformes actuellement engagées à l’école primaire, au collège et au lycée; ils exigent que soient ré institués clairement les principes et les finalités de l’école rappelés plus haut; que soit repensés les horaires, les contenus, selon ces seuls principes.

Ils appellent les enseignants, en contresignant cet appel. à réaffirmer leur statut et leur fonction, qui consistent à enseigner aux enfants et aux adolescents toutes les connaissances nécessaires. Ils appellent également les intellectuels, les parents d’élèves, plus généralement les citoyens, à se mobiliser massivement pour imposer une école qui instruise."

M.S.

(1) Parmi lesquels : Philippe Boulanger, directeur de Pour la science G. Choquet, Académie des sciences Alain Connes, mathématicien, médaille Fields 1982, prix Crawford 2001 ; Claude Duneton, écrivain S. Huet, inspecteur honoraire de l’Education nationale Bruno Lussato, écrivain ; Henri Mitterand, professeur émérite à la Sorbonne nouvelle ; J.-C. Pecker, professeur honoraire au Collège de France, Académie des sciences; Pierre Vidal-Naquet, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales...
(2) Texte disponible sur
http://www.sauv.net/lang

Paris, 4 février 1999 : manifestation contre les chartes Allègre


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