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Journal d'un apprenant
Chers tous,
Vous êtes nombreux à me demander des nouvelles de Kévin Dugenou, notre sympathique collégien. Kévin a dû achever un
travail passionnant qui l'a empêché de vous tenir au courant de ses aventures d'apprenant du troisième millénaire. Cependant,
au cours d'un rapide voyage astral (mon karma n'est pas si mauvais), j'ai pu intercepter cet extrait de son journal intime.
Bien à tous,
Antoine Drancey.
Vendredi 21 mars 2009.
La sonnerie de 11H42 vient de retentir. Je dois maintenant regagner mon groupe de travail et je suis un peu perdu. La
semaine dernière tout était plus simple, il y avait un stage-de-remotivation-pour-élèves-décrocheurs sur la côte normande. C'était
rigolo de voir les profs en maillot de bain, Monsieur Germain surtout qui n'avait pas pied et qui n'arrivait pas à se tenir
debout sur sa planche à voile. Samuel a tout filmé sur le caméscope numérique que la classe a gagné l'an dernier aux Kid's
awards de la connaissance.
Le soir, on a maté la scène dans la salle de restaurant du Centre et Mademoiselle Jeanne, l'animatrice de l'atelier, nous a
proposé de décrire l'aventure de Monsieur Germain. C'était dur : il fallait planter le décor, faire des paragraphes et ne
rien inventer. Elle voulait de l'authentique et du vécu, pas de la littérature à papa. Pas facile pour moi : j'avais des vols de
gerfauts, des colombes qui marchent sur un toit tranquille et des albatros plein la tête. Heureusement j'ai mis des s à mwettes.
Du coup sur ma fiche d'évaluation j'ai eu un plus dans la colonne maîtrise du code. Cool.
En savoir-être, par contre, je crois que j'ai un peu foiré car j'ai pas voulu danser la macaréna avec les copains. Je trouve
que c'est un peu con la macaréna, moi ce qui me fait frémir c'est Mozart, la musique du film. J'ai été convoqué dans le bureau
du principal : il m'a expliqué que cette attitude de repli sur soi nuisait à l'harmonie de la communauté éducative.
L'assistant social, Denis, un brave type, m'a demandé s'il y avait des problèmes à la maison. J'ai dit oui car après on a toujours
droit à un sourire sympa et un petit hochement de tête. Ces adultes, on dirait des petits chiens mécaniques à l'arrière des
voitures. Il paraît qu'ils s'entraînent en groupe quand l'Inspecteur est là.
Pour l'instant je ne sais pas trop où je dois aller. Ma grande sœur m'a dit qu'à son époque il suffisait de lire le numéro de la
salle sur son emploi du temps, en fonction de l'heure ! Je ne sais pas si je me fais bien comprendre : par exemple,
à 15h00 quand c'était écrit « Maths » et « salle 70 », et ben fallait aller dans la salle 70 pour faire des maths. Moi, des maths
j'aimerais bien en avoir, ça doit être intéressant de savoir comment ça se promène, les nombres. Je trouve ça plutôt poétique
toutes ses opérations, l'infini surtout avec ses deux grands yeux tout grand ouverts et puis les asymptotes qui viennent chatouiller
le zéro. Nous, on a desordinateurs qui font les calculs et on leur fait confiance. C'est bien pratique l'ordinateur : l'autre
jour on a rentré plein de chiffres dedans, les chiffres du sondage qu'on a fait en sciences sociales, et après l'ordinateur nous a dit
que sur 100 personnes il y avait environ 50 cents de femmes.
Tiens, je viens d'apercevoir Michel, un copain de la classe. Il doit savoir où on a cours, Michel, c'est notre délégué. Il
siège à la commission du collège avec les autres délégués, les parents, l'apothicaire, le maire, le principal, son adjointe et
quelques profs chefs de projet. Michel m'a tout expliqué : fallait qu'on aille s'inscrire au groupe de réflexion pour définir
les objectifs cognitifs.
Alors, tranquilles, on s'est dirigé vers l'agora. Michel m'a dit que c'était une vieille tradition citoyenne de l'Antiquité, que
tout se négociait et qu'on pouvait bavasser pendant des heures. On est entré dans l'agora - en fait c'est la cantine avec la
déclaration des droits de l'homme et du citoyen peinte sur le plafond. Comme ça fait mal au cou, personne ne décode les
graphèmes mais grâce à ça le principal a eu sa photo dans le journal.
Quand on est arrivé, c'était très Antique comme moment : tout le monde parlait en même temps, ça débattait ferme
et M.Cunctator, le pacificateur du collège avait bien du mal à calmer tout le monde. On a fini par comprendre que Monsieur
Germain voulait réintroduire une évaluation chiffrée des connaissances. Les chefs de projet se sont gentiment moqués de lui en
demandant si, tant qu'on y était, il voulait pas faire des contrôles et des examens. Ils ont même parlé du bac et ont tous éclaté
de rire en imitant Monsieur Germain, qui, c'est vrai, parle d'une drôle de manière avec des mots d'action qui finissent en « asse
». Le vacarme a continué un bon moment. C'était bientôt l'heure du repas citoyen.
Je me suis assis à côté de Monsieur Germain, parce que, souvent, il me raconte des trucs incroyables avec des gens qui
ont écrit des choses qu'on ne trouve que dans les livres ». Parfois il nous parle de Balzac et du monde qui peuple la Comédie
Humaine. Ça a l'air vrai, ça a même l'air de vivre. Nous on doit lire des auteurs qui correspondent davantage à nos attentes.
C'est bizarre car moi, ce que j'attends, c'est ce que Rastignac va répondre à Vautrin : lundi, Monsieur Germain a dû
s'interrompre quand l'Inspecteur est entré dans la salle et on a rédigé des textos.
Pendant le repas Madame Grapon, qui anime l'atelier de connaissance du corps et de la nature, était chargée de nous
expliquer le fonctionnement de l'appareil digestif. On mangeait et en même temps elle projetait nos tripes sur l'écran numérique.
Elle nous racontait le formidable voyage des aliments. Pour qu'on comprenne mieux, elle avait donné de petits noms à ce qu'on
avalait. Il y avait Monsieur Frite, Madame Pomme, Mademoiselle Limonade. A la fin ils formaient tous une même famille réunie
dans ce beau foyer qu'est l'estomac. J'ai pas tout capté, moi, mais c'est peut-être parce que Monsieur Germain était pris d'un
fou rire. Madame Grapon est d'ailleurs venue lui signifier qu'elle ferait un rapport à l'Institut, que c'était vraiment lamentable
comme attitude. Monsieur Germain n'a pas eu l'air surpris, il lui a parlé de son appareil digestif à elle et de toutes sortes de
choses. Madame Grapon en est restée bouche bée, ce qui lui a permis d'avaler Monsieur Café d'un seul trait.
M. Cunctator, à qui rien n'échappe, a fait son annonce au micro. Le match de soule permettrait de détendre l'atmosphère.
Match de soule, c'est un module que je n'aime pas trop. C'est plutôt sympa comme itinéraire mais on est souvent obligé de
s'interrompre pour faire un peu de grammaire. En ce moment on est sur la phrase injonctive : « Fais la passe ! », «
Marave-le ! » c'est injonctif, on l'a appris pendant le deuxième match. Faut écrire tout le cours (au moins cinq lignes)
malgré la sueur qui fait rouiller notre e-cartable.
Après le match je suis rentré à la maison. Maman m'attendait, comme d'habitude, avec son sourire et ses yeux qui
respirent l'intelligence. Elle m'a demandé si j'avais bien joué à l'école et on s'est mis au travail.
Kévin Dugenou, Journal intime d'un apprenant en 2009
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