Une gorgée d'espoir pour 2002
Pour entrer joyeusement dans la nouvelle année, deux textes très savoureux de littérature française, écrits, mais oui, par des collègues, et qui relatent avec finesse et humour des inspections pédagogiques… L’un est signé Ernest Pérochon, l’autre Philippe Delerm. Le premier, instituteur, romancier, prix Goncourt (1920) est posté en vigie à l’aube de ce siècle dont nous sommes déjà sortis. Derrière les dialogues, si justes, on finit par entendre le crissement des craies sur les ardoises, le claquement des pupitres, et le vent dans les platanes des cours de récréation de 1905. L’hésitation des plumes sergent-major devant le mot inconnu de la dictée, les écoliers en blouse, si différents de ceux d’aujourd’hui et pourtant tellement semblables : par le charme de l’écriture, le sépia reprend les couleurs de la vie. De l’eau a coulé sous les ponts, c’est vrai, mais c’est un frère qui nous parle, un frère bien vivant, amoureux, comme nous, de son métier si difficile, un frère d’inquiétudes et de joies, un ami, un témoin, un proche. Et cette voix qui nous parle, nous dit : " Ami, fais ton travail comme tu sais que tu peux le faire, comme tu sais que tu dois le faire, TOI. N’écoute pas les petits ou les grands tyrans qui te diront comment tu dois enseigner. Tu sais, ces gens tellement sérieux et graves et qui ont pourtant un peu peur des enfants. Ces doctes messieurs qui pensent tout le temps à nos élèves, à leur bien, ces scientifiques de l’éducation, comme ils se proclament déjà et qui pourtant fuient les classes, préférant l’art subtil et sans grands risques d’appliquer aux maîtres la question. Ou ces missi dominici aux airs de Torquemada de sous-préfecture qui viennent vérifier la mise en œuvre des " innovations " et veillent au strict respect de l’orthodoxie pédagogique du moment. Ou encore ces " assis " de l’enseignement, qu’il ne faut pas faire lever de leur chaire si haute, de crainte des plus horribles naufrages… " Caricature ? Presque pas… " C’est toi, instituteur, professeur, nous dit la voix, qui accomplis, jour après jour, la tâche épineuse et presque impossible qui est la tienne. N’écoute pas les donneurs de leçon, éconduis-les poliment et remets-t’en à ta conscience, c’est à dire aussi à l’autorité légitime des maîtres compétents qui formèrent l’intelligence et la sensibilité du maître que tu es toi-même devenu. Ces aînés que tu respectes avec lesquels tu formes une chaîne solidaire. Le sel de l’école, si tu préfères. Quant aux pontifes qui jacassent, paye-les de mots, s’il le faut vraiment, mais n’en fais finalement qu’à ta tête… " Esprit de résistance, passive ou active, esprit d’insolence, esprit de rébellion. Un vent de fronde qui souffle depuis toujours sous les préaux. Esprit d’insubordination. Refus des normalisations arbitraires et parfois imbéciles ou criminelles, tout cela au nom, bien entendu, d’une certaine idée de l’enseignement. L’école est une chose trop sérieuse pour qu’on la confie aux inspecteurs ou encore, comme on dit de nos jours, aux " experts ". L’école est une idée trop belle pour qu’on ne la confie pas à ceux qui humblement la font vivre, tous les jours… Ceux qui font passer l'intérêt de leurs élèves avant le "prétentieux verbiage " des " pédagogues " ; ceux qui savent que " tout cela n’est qu’une mode ". Et Philippe Delerm , l’écrivain sensible et plein de fraîcheur poétique que l’on connaît, notre contemporain à l’orée pourtant d’un nouveau siècle et d’un nouveau millénaire, ne dit pas autre chose… Professeur de lettres en collège, il porte un regard sans concession sur les réformes en cours, dont on peut bien penser qu’elles eussent atterré Ernest Pérochon. Une belle et terrible lucidité, vraiment ! Tout est magnifiquement stigmatisé dans l’extrait du Portique qui relate lui aussi une inspection : la mauvaise foi des réformes, l’hypocrisie de l’institution, " les techniques bureaucratiques et mortifères " qui sont à l’œuvre dans l’EN et reposent sur une liquidation sans états d’âme d’un certain humanisme de l’enseignement… On admirera, en outre, la déconstruction de ces méthodes pédagogiques les plus douteuses (la séquence !), où l'auteur lit en filigrane une volonté de faire des économies qui débouchera et débouche déjà sur une baisse qualitative de l’enseignement. Voilà un plaisir de lecture qui n’est pas minuscule ! Beaux textes, donc, pour entrer dans la nouvelle année. Beaux textes, tous les deux d’actualité (même pour le presque centenaire…) dont la délicate ironie, à vrai dire, nous est un baume, à nous autres enseignants de terrain. Beaux exemples de rébellion tranquille et tenace, dont l’expression, il faut le souligner, passe par l’écriture littéraire, justement. Le fait est que de plus en plus de nos collègues, par les moyens qui sont les leurs, expriment ouvertement un refus des diktats, d’où qu’ils viennent. L’esprit de résistance, venu de fort loin, se transforme et se durcit à mesure que se précisent les mobiles peu avouables des " réformateurs " d’aujourd’hui qui ont programmé la destruction d’une certaine école. Et cet esprit de résistance est à présent un esprit de combat pour nombre d’entre-nous alors que ces derniers temps voient beaucoup de ralliements à notre cause : le vent tournerait-il ? Nous en sentons les prémices… Un certain pharisaïsme de l’enseignement, tout occupé d’ostentation, de simagrées et de protocoles vides, s’en inquiète grandement : son heure est peut-être bientôt passée. Agissons, donc ! Au delà de l’enseignement des lettres, c’est l’école tout entière qu’il faut aujourd’hui libérer par le moyen de notre volonté obstinée et de notre insoumission, justement. Insoumission au pouvoir de l’argent, au néo-libéralisme, à la flexibilité ; insoumission au changement pour le changement, à la réformite brouillonne et fallacieuse ; insoumission au mercantilisme et au consumérisme ; insoumission à la tyrannie du présent permanent et des grands médias ; insoumission à la culture du management qui s’infiltre sournoisement à l’école ; insoumission à l’idéologie technicienne ou scientiste qui déshumanise singulièrement l’enseignement des lettres ; insoumission à la logorrhée diafoireuse des prétendues " sciences de l’éducation " ; insoumission à la médiocrité et à la résignation, à la spirale du " toujours moins " ; insoumission à la reproduction sociale et à toutes les fatalités. C’est beaucoup d’insoumission il est vrai. Mais la littérature elle même, n’enseigne-t-elle pas la Liberté ? Ceux qui cherchent à dénaturer radicalement la mission de l’école, à rabaisser ses ambitions au nom du réalisme, ces gens-là nous trouveront toujours sur leur route. Alors une Réforme s’impose ? Oui, celle qui réinstituera une école digne de ce nom, qui ne soit plus la servante et l’otage humiliée des sectes pédagogistes, des idéologues dogmatiques et revanchards ou de tous les calculs du cynisme politique et économique. Une école de la Connaissance et de la transmission des savoirs, une école de l’esprit critique, une école des intelligences et des talents qui redonnerait, entre autres, une place cardinale aux humanités, aux lettres et à la langue française. Une école neuve, en somme. Bonne année 2002 à tous ! Aux élèves, aux parents, aux " inspecteurs humanistes ", comme dirait P. Delerm (il en est, nous le savons, qui soutiennent, ouvertement ou secrètement notre cause…), aux collègues, à tous les vrais amis de l’école et des lettres. Le collectif "Sauver les lettres".
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