Accueil Réforme Analyses Actions Contributions Liens Presse


Ecole : les casernes de la guerre économique

Laurence Kalafatidès
Paru dans l'Ecologiste n°3, consacré à la mondialisation
Publié avec l'aimable autorisation de la revue



Démocratie : un obstacle technique au commerce

Pour calmer nos inquiétudes et obtenir notre adhésion, l'OMC et ses relais nous abreuvent de discours incantatoires sur les bienfaits de la globalisation : commerce au service de la paix, coopération économique mondiale pour assurer la prospérité des populations, l'égalité et la transparence des règles... Toutefois, le bonheur tant promis est sans cesse remis à plus tard. En attendant, les firmes transnationales, véritables bénéficiaires de cette globalisation, prétendent nous enrôler dans la guerre économique, nous faire endurer les conséquences de la compétition internationale, en nous adaptant aux dures lois de la concurrence.

Le partage des richesses n'est pas pour demain. En réalité, les politiques mondiales de libre échange, téléguidées par les lobbies industriels, aboutissent à une concentration croissante du pouvoir économique entre les mains d'un nombre limité de firmes transnationales. Résultat ? Accroissement de la domination du nord sur le sud, et creusement des inégalités (1). Ces firmes exigent de pouvoir opérer où bon leur semble, comme bon leur semble. Tout ce qui constitue une entrave au commerce doit être éliminé. A cet égard, l'OMC se révèle l'outil des outils. Au prétexte de réglementer les échanges commerciaux, l'organisation étend son pouvoir sur des domaines jusqu'ici considérés comme prérogatives nationales. Directement dans la ligne de mire, les services publics et en particulier l'éducation, sont pris en otage par un obscur accord, en cours de négociation : l'Accord Général sur le Commerce des Services, AGCS.

L'AGCS : une attaque frontale des services publics

Signé en 1994 à Marrakech, l'AGCS est aujourd'hui au coeur de l'actualité. En effet, cet accord cadre doit être renégocié tous les cinq ans, jusqu'à son achèvement, c'est à dire la libéralisation totale de tous les secteurs de service. On en dénombre 160. En février 2000, à Genève, les nouvelles négociations ont redémarré dans la plus grande opacité. Les ministres se sont bien gardés d'en faire la publicité. L'AGCS étant une attaque frontale des services publics, la discrétion est de rigueur ! Eau, énergie, poste, chemin de fer, bibliothèques , musées... rien ne sera épargné, surtout pas la santé et l'éducation. Pour les tenants du libéralisme, « l'éducation est, avec la santé, le dernier bastion à conquérir » (2).

Nos dirigeants se veulent rassurants et tentent de nous faire croire que l'enseignement n'est pas à l'ordre du jour des discussions de l'AGCS. Moins hypocrite le gouvernement canadien, de son côté, ne cache pas que : « les services d'éducation ont été reconnus par de nombreux pays comme secteur prioritaire en vue des prochaines négociations sur le commerce des services » (3). Quant à la délégation américaine, elle à déjà fait connaître ses exigences en matière de privatisation de l'enseignement universitaire et de formation pour adultes. Pour bien comprendre ce qui se trame actuellement à l'OMC, un tour d'horizon s'impose de ce qu'il faut désormais appeler : le marché global de l'éducation.

L'éducation : un marché mondial

Les dépenses d'éducation se chiffrent à 2000 milliards de dollars soit 1/20ème du PIB mondial (4). Pour Glenn R Jones, PDG de Jones International Ltd, « l'éducation est l'un des marchés à la croissance la plus rapide. La formation privée et l'industrie de l'instruction des adultes devrait connaître un taux de croissance à 2 chiffres tout au long de la prochaine décennie » (5). De quoi aiguiser bien des convoitises. Dès lors, l'éducation publique devient un concurrent qu'il convient de ramener à la portion congrue. « Une vaste réforme du secteur public éducatif est en cours, orientée vers et par le marché » (6). Selon l'Unesco, « dans nombre de pays, les règles qui encadrent l'ouverture d'une école sont assouplies et la gestion d'établissements publics passe à des sociétés privées. L'étape suivante est de faire de l'école une entreprise de plein droit » (7). Certains gouvernements sont totalement consentants. Aux Etats-Unis, le gouvernement fédéral travaille sur la réforme des systèmes d'éducation en étroite collaboration avec le National Alliance of Business, un puissant lobby (8).

En Nouvelle-Zélande, les réformes parlementaires ont abouties à un « programme de libéralisation de l'éducation le plus audacieux jamais mis en place dans un pays riche »(9). En Grande Bretagne, ce sont des pans entiers de la gestion des écoles publiques qui sont d'ores et déjà aux mains de firmes privées , telles que Procter et Gamble ou encore Shell international.

Face à la baisse continue des financements gouvernementaux, de plus en plus d'universités publiques proposent des formations payantes. Oxford en Grande-Bretagne (10), McGill au Canada... certaines deviennent des entreprises à part entière telle Monash en Australie.

En Europe, les réformes requises pour la privatisation des systèmes d'enseignement publics se mettent progressivement en place. Mais le sujet est hautement sensible et il convient d'avancer prudemment. La Commission Européenne, sous la pression de la Table Ronde des Industriels Européens (ERT) a décidé de prendre les choses en main. Les nouvelles techniques d'information et de communication offrent un prétexte idéal. Sous la houlette du commissaire européen Viviane Reding, les ministres de l'éducation décident de se « mobiliser pour entrer de plain-pied dans la nouvelle économie ». (11) Avant la fin de l'année 2001, l'ensemble des écoles européennes devront être connectées à Internet. Tandis que l'on diminuera le nombre d'enseignants et que l'on gèlera leurs salaires, une part de plus en plus importante des budgets nationaux de l'éducation sera consacrée à l'informatisation des écoles. (12) Pour le plus grand bonheur des marchands de logiciels et produits éducatifs, fabricants d'ordinateurs comme IBM, Hewlett-Packard..., de micro processeurs comme Intel, Microsoft, Sun... sans oublier les firmes géantes de télécommunication. Ce transfert d'argent public vers les entreprises privées répond au premier objectif de l'ERT. Le deuxième est de fournir à l'économie du 21ème siècle une main d'oeuvre mobile, flexible, adaptable, capable de se former tout au long de la vie ' sur son temps libre et à ses frais ', bref, moderne ! (13)

Pour discuter des priorités, l'ERT, tous les six mois, rencontre le président de l'Union européenne. Ce groupe de pression est dirigé depuis 1999 par Morris Tabaksblat. Président de la firme anglo néerlandaise Reed-Elsevier, celui-ci affiche son intention de devenir leader mondial du secteur de l'éducation et de l'édition sur Internet.

Pour superviser les progrès des négociations à l'OMC, l'ERT s'est dotée d'un groupe de travail sur les relations économiques extérieures. Son président n'est autre que Peter Sutherland, président de BP Amoco et ex- directeur général du GATT de 1993 à 1995. Pour faire passer ses instructions aux gouvernements, ce lobby ne s'embarrasse pas de précautions : « la responsabilité de la formation doit être en définitive assumée par l'industrie (...) l'éducation doit être considérée comme un service rendu au monde économique (...) ».

Certes, les systèmes d'éducation nationaux ne seront pas totalement éliminés. Selon la logique en vigueur en économie libérale : privatiser les bénéfices, socialiser les pertes, les Etats auront encore un rôle à jouer. Ainsi pour l'OCDE, « les pouvoirs publics n'auront plus qu'à assurer l'accès à l'apprentissage de ceux qui ne constitueront jamais un marché rentable, et dont l'exclusion de la société en général s'accentuera à mesure que d'autres vont continuer à progresser » (14). Bien entendu, les pays occidentaux ne sont pas seuls à être concernés par cette vague de privatisation.

La Banque mondiale au service des multinationales

Durant les années 80, sous les actions conjuguées du FMI et de la Banque Mondiale, les pays du tiers monde furent contraints de réduire drastiquement les dépenses d'Etat, notamment en matière de santé, de prestations sociales et d'éducation. Licenciement d'enseignants, fermeture d'écoles, définancement des universités... on s'en doute, la situation devint rapidement catastrophique.

Quelques années plus tard, la même Banque se désole de « la qualité médiocre de l'enseignement (...) dans les pays à revenus faibles ». (15) Cela lui semble d'autant plus dommageable que « l'usage productif de la main-d'oeuvre étant la principale ressource du pauvre (...) l'éducation, surtout au niveau du primaire contribue (...) à augmenter la productivité du travail des pauvres (...) »

Considérant « les systèmes actuels de financement et de gestion de l'éducation souvent inaptes à relever les défis », la Banque « invite » désormais les gouvernements à investir prioritairement dans l'éducation de base ! Sous cette pseudo bienveillance se cache une stratégie bien particulière. L'objectif est de livrer les secteurs secondaires et universitaires aux industriels de l'éducation. Pour y parvenir, la Banque « encourage le recours au secteur privé ». Inutile de dire que pour avoir accès aux prêts de la Banque mondiale, il est conseillé d'obtempérer : « les pays qui sont disposés à adopter, pour l'enseignement supérieur, un cadre législatif et réglementaire...où le secteur privé interviendra davantage au niveau de l'enseignement et du financement, continueront à recevoir la priorité » (16). Ces pays doivent donc « réformer les systèmes éducatifs qui sont directement dirigés par des administrations centrales ou d'état...(lesquelles) laissent peu de marges de manoeuvre... ».

Pour éviter que les législateurs ne s'égarent, la Banque agit directement sur les gouvernements. Elle les « aide » à « créer un environnement propice au développement du secteur privé : suppression des obstacles juridiques et réglementaires, accélération de la réforme des entreprises publiques, encouragement de la fourniture de services publics par le secteur privé.. ». En Inde, depuis le début des années 90, les gouvernements successifs se sont résolus à appliquer le calendrier des privatisations dictés par la Banque mondiale. Dans l'Etat du Kerala, 75% des universités sont privées, et de plus en plus l'anglais devient la langue d'enseignement. En Côte-d'Ivoire, 60% des établissements secondaires sont désormais privés (17).

Amérique Latine, Afrique, Asie, l'industrie de l'éducation étend sa toile d'autant plus rapidement que des études de marchés sont proposées par la banque de données Edinvest, l'un des service de la Banque Mondiale. Vous souhaitez investir dans la gestion d'établissements scolaires ? Les programmes d'échange d'étudiants ? Les prêts aux étudiants ? L'éducation indigène (sic) ? Les tests d'évaluation ? Le soutien scolaire ? L'éducation à distance ? Il vous suffit de sélectionner un pays pour avoir accès à « une large gamme d'opportunités d'affaires ».

Désireuse « d'offrir une unique opportunité de marchés aux multinationales » (18), la Banque mondiale s'est dotée d'un outil particulièrement performant. Il s'agit de l'Alliance for Global Learning (19) spécialisée dans l'enseignement à distance ou e-learning. L'Alliance « octroie des salles informatiques, forme les enseignants, et collabore avec les gouvernements et le secteur privé pour développer des programmes d'intervention ». Parmi les sponsors, pardon, « partenaires et généreux donateurs », on retrouve les habituelles banques d'affaire : JP Morgan, Goldman Sachs, le cabinet de consultant Ernst and Young, et quelques multinationales de l'informatique, totalement désintéressées, telles que 3 COM ou Sun Microsystem. Cette entreprise y est représentée par John Gage, haut cadre dirigeant qui résume d'une phrase l'esprit maison : « Chez Sun, nous engageons nos employés par ordinateur, ils travaillent sur ordinateur, et ils sont virés par ordinateur » (20). Tout un programme !

Une nouvelle catégorie de pauvres : les étudiants !

L'industrialisation de l'enseignement implique sa rentabilité. Exit donc le projet d'éducation gratuite pour tous, pourtant inscrit dans l'article 13 du Pacte International relatif aux Droits Economiques, Sociaux, et Culturels (ONU 1966). L'augmentation croissante du coût des études, pour les élèves et leurs parents, aboutit à la création d'une nouvelle catégorie de pauvres : les étudiants.

Déjà en 1992, Bertrand Cluzel, PDG d'Educinvest (21) annonçait « un grand avenir s'ouvre pour l'éducation marchande (...) Il faut donc apprendre à faire payer les études ». C'est également l'avis de Sandy Godfrey, directrice générale de l'université australienne Deakin « je sais que beaucoup d'universitaires estiment que l'éducation devrait être gratuite et universelle, mais la réalité est qu'elle a une valeur marchande. Investir financièrement dans son éducation, c'est se garantir des revenus et assurer son avenir ».

Pourtant, pour des millions d'étudiants, avenir est synonyme d'endettement. De plus en plus, les bourses d'étude sont octroyées en fonction des performances et non plus en fonction des besoins. A l'Université de Columbia par exemple, les élèves terminent leurs études avec 20 000 à 50 000$ de dettes selon la branche et la durée des études. En Afrique, même pour des programmes largement subventionnés, comme l'université africaine virtuelle, les coûts des diplômes en ligne proposés par les universités étrangères sont prohibitifs. Chaque unité de valeur, dont les cours sont diffusés depuis le Canada, le Royaume-Uni ou les Etats-Unis coûte 200 à 300 dollars (22). Qui plus est, dans de nombreux pays, la déréglementation des droits d'inscription permet de faire payer des droits plus élevés aux étrangers. En ce moment, au Canada, les patrons réunis dans la chambre de commerce de Montréal font pression pour libéraliser les droits de scolarité pour les universités.

Dès lors, les pays occidentaux se livrent à une concurrence effrénée pour attirer « des étudiants étrangers finançant eux-mêmes leurs études. Ce marché est estimé à 130 milliards de francs pour l'ensemble du monde » (23). L'agence Edufrance en fait un objectif prioritaire. Créée en 1998 par les ministères de l'Education et des Affaires étrangères, Edufrance est dirigée par François Blamont, ancien président de Sodeteg filiale de Thomson CSF. Mais pour étendre ce « marché des étudiants » (sic), il faut pouvoir attirer des jeunes n'ayant pas de ressources financières propres. Des systèmes de prêts aux étudiants se mettent en place dans beaucoup de pays. Dans le tiers monde, c'est évidemment la Banque mondiale qui, en partenariat avec de grandes banques internationales, telle Citibank, met en oeuvre ces projets. Toutefois l'aventure lui semble risquée. N'ayant décidément honte de rien, la Banque s'interroge : « Se posera bien sûr le problème du caractère aléatoire du remboursement dans des pays où il n'est pas facile de trouver un emploi même après de bonnes études. Mais la question mérite d'être examinée, quitte à réclamer à l'emprunteur ou à sa famille une garantie réelle ou personnelle ». (24)

De la crèche à la formation pour adulte, l'ensemble du système éducatif est touché par cette vague de privatisation. Mais c'est dans le secteur universitaire et de formation pour adulte que l'industrialisation est la plus structurée. C'est la raison pour laquelle les négociations actuelles, à l'OMC, ne portent « que » sur ces deux secteurs.

L'OMC, ministre planétaire de l'éducation ?

L'architecture de l'AGCS est complexe, cet accord n'étant pas pleinement abouti, certaines de ses clauses sont sujettes à interprétation. La lecture des très nombreux rapports et documents de travail du Conseil du commerce des services de l'OMC se révèle éclairante. Les budgets publics d'éducation et de santé doivent-ils être considérés comme des subventions ? La réponse à cette question posée par le délégué de Hong-Kong se trouve consignée dans un document non public. Les réglementations en matière de sécurité sociale doivent-elles être soumises aux règles de l'AGCS ? Après plus d'un an de débats, la question ne fut pas tranchée. Elle est de nouveau à l'ordre du jour.

La définition des services couverts par l'AGCS inclut les services d'éducation lorsque ceux-ci ne sont pas totalement financés et administrés par l'Etat. Or la majorité des pays ont des systèmes hybrides où le secteur privé occupe une place plus ou moins grande à côté du secteur public. Dans ces circonstances, « l'existence même du service public pourrait à plus ou moins long terme, être remis en cause » (25).

Schématiquement, cet AGCS peut être divisé en 2 parties. La première concerne les disciplines et obligations générales qui s'appliquent aux 160 secteurs de services : règles sur la transparence, subventions, réglementation intérieure. Il convient d'éliminer les lois et réglementations jugées plus rigoureuses que nécessaire pour le commerce (Article 6). De plus elle doivent répondre à un « objectif politique légitime ». Bien entendu, c'est l'OMC qui décide de la légitimité. Conditions de nationalité pour ouvrir un établissement, réglementations en matière d'accréditation, conditions de nationalité pour les enseignants et membres de conseils d'administration, monopoles publics et fortes subventions aux établissements nationaux... sont quelques exemples des mesures qui seront passées au crible. (26)

La deuxième partie de l'AGCS s'applique aux engagements spécifiques , c'est à dire aux services pour lesquels les pays se sont engagés à réduire progressivement, jusqu'à complète élimination, les mesures faisant obstacle au commerce.

L'objectif des négociations en cours est d'amener le plus grand nombre de pays à déposer des listes d'engagement. En 1994, au moment de la signature de l'accord, « seuls» 46 pays ont pris des engagements de libéralisation concernant l'éducation. Il s'agit d'obtenir l'ouverture totale des marchés et le traitement des entreprises étrangères sur un pied d'égalité avec les entreprises nationales (Articles 16 et 17).

Vous avez besoin d'une seule université dans votre région ? Vous en aurez peut-être dix , car il sera interdit de limiter le nombre de fournisseurs opérant sur un territoire donné. Les subventions aux établissements nationaux ? Elles sont soupçonnées de faire une concurrence déloyale (27). Vous voulez limiter l'investissement en capital par les fournisseurs étranger ? Ce sera interdit. Vous voulez empêcher l'installation d'établissement à but lucratif et le transfert des bénéfices ? Vous n'en aurez plus le droit.

Enfin, l'AGCS est doté d'un super joker : l'article 23.3 autrement appelé « plainte en cas de non violation ». Cet article permet à une firme de services dont les « avantages escomptés » se trouvent diminués ou annulés par une réglementation pourtant conforme à l'AGCS, de porter plainte via son gouvernement et d'obtenir réparation. Plus besoin d'être coupable pour être condamnable !

Pour éliminer les barrières commerciales, l'OMC consulte directement les industriels. Des questionnaires leur ont été adressés par le biais des différents lobbies. Pour l'éducation, c'est GATE qui officie (28). GATE, Global Alliance for Transnational Education, est présidée par Glenn R Jones. PDG de l'université virtuelle Jones International Inc., il est aussi membre du lobby américain National Alliance of Business. En partenariat avec Reed-Elsevier, GATE a organisé en mai 2000 à Vancouver le salon du Marché Mondial de l'Education (WEM).... (29).

De son côté la commission européenne, et plus précisément la Direction Générale du commerce extérieur, DG I, rencontre très régulièrement les industriels.


L'AGCS pour les transnationales, par les transnationales

Entre le milieu des affaires et la Commission européenne, c'est presque une fusion. Le ton est donné : « L'AGCS n'est pas seulement quelque chose qui existe entre les gouvernements. C'est d'abord et avant tout un instrument qui bénéficie au monde des affaires ». (30) La DG I se dépense sans compter pour faire adopter par les ministres les exigences des industriels. En 1998, son directeur, Léon Brittan réunit les patrons européens afin de leur présenter le nouvel outil spécialement conçu pour accélérer les négociations à l'OMC : la banque de données « Market access database ». « Dites nous quels sont les marchés où vous rencontrez des obstacles d'ordre gouvernemental, c'est à dire les plus faciles à éliminer par le biais des négociations commerciales » (31) s'exclame t-il béat. N'étant plus membre de la commission depuis 1999, « Sir Léon » continue pourtant à la fréquenter assidûment, grâce à sa nouvelle fonction de lobbyiste. En février 2000, il est devenu président d'un lobby représentant l'industrie financière de Grande-Bretagne et également vice président de la banque UBS Warburg.

De son côté l'actuel directeur de la DG I, Pascal Lamy, chargé des négociations à l'OMC, est également un fin connaisseur des arcanes bruxelloises et du milieu des affaires. De 1984 à 1994, il fut directeur de cabinet de Jacques Delors, alors président de la commission européenne. Puis il devint directeur général du Crédit Lyonnais dont il supervisa la privatisation, et président de la commission prospective de l'organisation patronale CNPF, l'actuel MEDEF.

Entre technocrates européens et industriels les liens sont étroits. En 1998, Léon Brittan et le président de la Barclays Bank Andrew Buxton, ont mis en place un très puissant lobby afin de suivre au plus près les négociations de l'AGCS. Il s'agit de l'European Services Forum (ESF) (32). A la demande de Robert Madelin, membre de la DG I, l'ESF fut chargée de lister les « entraves au commerce », dans les secteurs dits « sensibles » de l'environnement, l'audiovisuel, la santé et l'éducation. (33) Au mois de novembre 2000, les services de Pascal Lamy financèrent a hauteur de 50 000 écus, une importante conférence organisée par l'European Services Forum. Objectif : faire le point sur l'avancement des négociations de l'AGCS ! Dans les salons de l'Hôtel Sheraton à Bruxelles se réunirent, technocrates de la DG I, membres du Conseil du commerce de services de l'OMC, représentants du secrétariat américain au commerce, et aussi de nombreux lobbies européens et américains.

Les discours sur la défense de l'Europe face aux Etats-Unis étant récurrents, la présence de lobbies américains pourrait surprendre. Toutefois les quelques chamailleries entre américains et européens ne doivent pas masquer les intérêts convergents des industriels des deux rives de l'Atlantique. Assurément la présence de Vivendi Universal au sein de la Coalition Americaine des Industries de Services (USCSI) n'est pas une erreur de casting. Certes l'entente n'est pas parfaite, mais elle tend à le devenir grâce à quelques outils spécialement conçus à cet effet. (34) Car l'OMC a besoin d'asseoir sa crédibilité. Les disputes entre les deux super puissances lui font une fâcheuse publicité dont une des conséquences est d'accroître la contestation. Mais ce n'est pas la seule difficulté à laquelle est confrontée l'organisation. Les pays du sud ont largement contribué à faire échouer la conférence ministérielle de Seattle en décembre 1999. Dans les négociations en cours, ils se montrent d'autant plus déterminés à faire entendre leur voix, que l'AGCS fut décidé malgré leur opposition. (35)


Résistance

De leur côté de très nombreuses associations, présentes dans la bataille de Seattle, se sont remises au travail, réunies autour de la plate-forme : « OMC, la soumettre ou la supprimer ». L'AGCS n'étant décidément « ni amendable, ni négociable » (36), la conclusion s'impose. Nous devons obtenir l'arrêt immédiat des négociations en cours, procéder à une évaluation en profondeur de ses conséquences, et éventuellement aboutir à sa « dératification ».

Déjà, au mois de mai 2000, le conseil municipal de Vancouver, a voté une motion demandant au gouvernement canadien d'organiser une consultation large et approfondie avec les citoyens, avant de prendre la moindre décision concernant l'AGCS. De plus la ville demande que le Canada dépose une exception explicite et permanente qui limite les applications de l'AGCS à la juridiction fédérale, afin de garantir le maintien pour les juridictions régionales et locales des choix et du contrôle en matière de services publics. A l'initiative de l'association Canadian Council, plusieurs ONG réparties sur les 5 continents ont finalisé une pétition internationale destinées aux gouvernements : STOP GATS ATTACK NOW (37). La campagne s'organise afin de faire de l'AGCS le nouveau rendez-vous des citoyens déterminés à ce que les transnationales ne fassent pas la loi.

Notes
(1) Europe Inc, Observatoire de l'Europe industrielle, ed Agone
(2) Moyoto Kamiya de l'OCDE in Courrier de l'UNESCO,dec 2000
(3) L'industrie des services commerciaux d'education et de formation, document de consultation. Industrie Canada
(4) Edinvest, bulletin dec 2000
(5) conférence de GATE, Paris 30/9/98
(6) Moyoto Kamiya, OCDE, ibid
(7) Cynthia Guttman, Courrier de l'Unesco décembre 2000
(8) Ce lobby est présidé par Roberts T Jones, ancien vice président de Nabisco. Dans ce lobby spécialisé dans l'éducation on retrouve des firmes comme : Johnson et Johnson, Arthur Andersen, Harcourt Inc, Jones International, Siemens, IBM, Glaxo Welcom...
(9) Courrier de l'Unesco Dec 2000
(10) pour mener à bien cette opération, Oxford a reçu des fonds par Microsoft
(11) conférence européenne de Lisbonne 17-18 mars 2000
(12) Nico Hirtt. Exposé de la bourse du travail, Paris 28/05/1999
(13) Nico Hirtt et G de Selys in tableau noir ed EPO
(14) adult learning and technologie in OECD countries 1996
(15) rapport BM : priorités et stratégies pour l'éducation 1995
(16) ibid rapport BM
(17) Courrier de l'Unesco dec 2000
(18) Banque Mondiale : WorLD
(19) www.global-learning.org. Partenariat entre WorLD, l'*EARNet Schools On Line.
(20) in Le piège de la mondialisation, Acte sud, p11
(21) Edicinvest était une filiale de CGE devenue Vivendi. En 1996 Bertrand Cluzel fut écroué pour escroquerie, détournrment d'argent public et abus de bien sociaux
(22) Courrier de l'Unesco dec 2000
(23) fiche de présentation d'Edufrance :www.france.diplomacie.fr/actual/dossiers/edufrance.html
(24) Bulletin d'Edinvest : l'aide financière aux élèves d'établissements privés
(25) Internationale de l'éducation :l'OMC et le cycle du milénaire, les enjeux pour l'éducation publique
(26) les exemples cités sont issus des documents de l'OMC : S/C/W/49, S/C/W/55 et du document de consultation d'industrie Canada en vue des pourparler de l'AGCS
(27) prenant les devants, l'Union européenne envisage d'imposer à la France de financer tous les établissements français et étranger qui en feraient la demande :l'étudiant livré au marché. Libération, 24 mai 2000.
(28) www.edugate.org/tradesurvey.htm
(29) programme disponible sur www.edugate.org
(30) where next ? the gats 2000 négociations : www.mkaccdb.eu.int
(31) How the WTO can help. Speech by Léon Brittan Brussels 2 juin 1998
(32) ESF : la liste des membres se trouve sur le site : www.esf.be
(33) lettre de Robert Madelin à Andrew Buxton, 24 janvier 2000
(34) voir chapitres sur le Partenariat économique transatlantique le Transatlantique Business Dialogue in Europe Inc, édition Agone
(35) Rapport du Conseil Economique et Social, février 1996
(36) Cette expression fut employée par Lionel Jospin au
(37) Séminaires internationaux, conférences débats, documents d'information disponibles sur le site : www.xs4all.nl/ceo/gatswatch.



ENCART : VOL AU DESSUS D'UN NID DE VAUTOURS

Bref survol du marché de l'éducation

- Structures d'enseignement : écoles et universités peuvent être entièrement virtuelles, par exemple Jones University, ou ces « cyber-ecoles », deux en Californie et une en Ecosse, dans lesquelles les élèves ne rencontrent leurs professeurs que deux fois par semaine. Elles peuvent être plus traditionnelles. Par exemple : Sylvan International Universities (groupe Sylvan Learning Systems Inc), SIU prévoit pour l'année 2000 un chiffre d'affaire de 1 milliard de $. Sylvan possède 800 écoles aux Etats-Unis et au Canada. Pour sa part, le groupe brésilien Objetivo est propriétaire de 400 établissements. A une échelle beaucoup plus modeste, l'Université française privée d'Egypte, a été créée récemment à l'initiative de l'Agence Edufrance. Alcatel et la Société Générale sont au nombre des actionnaires

- Produits éducatifs : livres scolaires, CD-Rom, logiciels, sites Internet... aux mains de firmes telles que Vivendi Universal Publishing, Hachette du groupe Lagardère, Bertelsmann, deuxième éditeur mondial qui vient d'absorber RTL, le leader mondial Pearson Group ou Reed-Elsevier.

- Services « périphériques » :
  • services d'évaluation et de planification des programmes. Par ex : GATE, compare les contenus des diplômes et certificats nationaux, afin d'assurer aux employeurs des garanties en matière de compétence de la main d'oeuvre engagée ou formée à l'étranger.
  • services de consultation : montage financier, étude de marché, identification des risques. Par ex : University of New South Wales fait appel aux services d'Accenture (ex Andersen Consulting)
  • services de test de niveau et de soutien scolaire. Par ex : Goal, entreprise anglaise qui vend en ligne des test scolaires à destination des écoles ou des parents. Kaplan, leader mondial, Sylvan Learning Systems qui a absorbé Ivy West Educational Services Inc, spécialisé dans les tests préparatoires d'admission au collège.
  • services de gestion des écoles. Par ex : Nobel Learning System se spécialise dans la gestion des écoles pour enfants à problèmes, et cherche à pénétrer le marché des écoles à risques(sic). Ou Edison Schools Inc, filiale de Sylvan Learning Systems. Gère déjà 108 écoles. Les enseignants affiliés à un syndicat ne sont pas engagés.
  • La privatisation de la formation des enseignants, dans plusieurs pays, à favorisé la multiplication d'entreprises spécialisées dans ce secteur. Un des leader est Cantor Group, filiale de Sylvan Learning Systèms
  • services d'organisation et de gestion de l'éducation : conception de programmes scolaires, méthodes d'enseignement, contrôle des performances, administration des écoles... Par ex Edison Project (Sylvan Learning Systems)

Edison Project a été fondé en 1992 par Christopher Whittle avec comme partenaires, Time Warner, Philips électronics, Whittle Communication. Edison est également présent en Europe dans le cadre des projets européens ESPRIT.

Pour une information complète, signalons le site exceptionel de l'Appel pour une école démocratique : www.users.skynet.be/aped


Sauver les lettres
www.sauv.net