ÉAF 2004 - Sujets de l'épreuve écrite

Séries technologiques

Objet d’étude : Le biographique.

Corpus :
Texte A. Raymond Queneau, Chêne et chien, 1937.
Texte B. Simone de Beauvoir, Mémoires d'une jeune fille rangée, 1958.
Texte C : Marguerite Yourcenar, Souvenirs pieux,1974.
Texte D : Cavanna, Les Ritals, 1974.

I. Questions (6 points)
1. Quelles difficultés liées à l'écriture autobiographique les textes B, C et D mettent-ils en évidence ? (3 points)
La réponse à cette question doit être rédigée mais brève, de l'ordre d'une demi-page, une page maximum.
2. Les textes A, B, C et D sont des débuts d'autobiographies. Quels éléments précis permettent de l'affirmer ? (3 points)
La réponse à cette question doit être rédigée mais brève, de l'ordre d'une demi-page, une page maximum.

II. Travaux d'écriture (14 points).
1. Commentaire
Vous commenterez le texte de Raymond Queneau (texte A) à partir du parcours de lecture suivant :
- Quelle image Queneau donne-t-il de son entourage familial et social et de la place que ce milieu accorde à l'enfant ?
- Comment fait-il percevoir au lecteur à la fois les sentiments éprouvés par l'enfant et la distance teintée d'humour que prend l'adulte à l'égard de ces sentiments ?
2. Dissertation
Peut-on dire qu'écrire son autobiographie consiste seulement à aller à la recherche de soi-même ?
Vous répondrez à cette question en un développement composé, prenant appui sur les textes du corpus et sur ceux que vous avez lus et étudiés.
3. Écriture d'invention
Vous avez décidé d'écrire votre autobiographie et vous parlez de ce projet dans votre journal intime.
Vous rédigez deux passages de ce journal :
Dans le premier vous expliquez pourquoi vous voulez vous lancer dans ce projet et vous indiquez quels seront vos choix d'écriture.
Dans le deuxième, vous mettez en oeuvre vos choix d'écriture pour commencer votre autobiographie et évoquer un moment de votre vie.
(En aucun cas votre identité précise ne doit être mentionnée dans votre texte.)


 

Texte A : Raymond Queneau, Chêne et chien, 1937.
Raymond Queneau naît au Havre en 1903 dans un milieu modeste. Il deviendra l'un des auteurs les plus connus de son époque. Toute son œuvre a consisté à inventer de nouvelles formes et à exploiter toutes les ressources poétiques du langage.

Je naquis au Havre un vingt et un février
en mil neuf cent et trois.
Ma mère était mercière et mon père mercier :
ils trépignaient de joie.
Inexplicablement je connus l'injustice
et fus mis un matin
chez une femme avide et bête, une nourrice,
qui me tendit son sein.
De cette outre de lait j'ai de la peine à croire
que j'en tirais festin
en pressant de ma lèvre une sorte de poire,
organe féminin.

Et lorsque j'eus atteint cet âge respectable
vingt-cinq ou vingt-six mois,
repris par mes parents, je m'assis à leur table
[...]
Mon père débitait des toises(1) de soieries,
des tonnes de boutons,
des kilos d'extrafort(2) et de rubaneries
rangés sur des rayons.
Quelques filles l'aidaient dans sa fade besogne
en coupant des coupons
et grimpaient à l'échelle avec nulle vergogne,
en montrant leurs jupons.
Ma pauvre mère avait une âme musicienne
et jouait du piano ;
on vendait des bibis(3) et de la valencienne(4)
au bruit de ses morceaux.
Jeanne Henriette Evodie envahissaient la cave
cherchant le pétrolin,
sorte de sable huileux avec lequel on lave
le sol du magasin.
J'aidais à balayer cette matière infecte,
on baissait les volets,
à cheval sur un banc je criais "à perpette"(5)
(comprendre : éternité).
Ainsi je grandissais parmi ces demoiselles
en reniflant leur sueur
qui fruit de leur travail perlait à leurs aisselles :
je n'eus jamais de sœur.

(1) toise : mesure de longueur, environ deux mètres.
(2) extrafort : ruban dont on garnit intérieurement les coulures.
(3) bibi : petit chapeau de femme.
(4) valencienne : dentelle fine fabriquée à Valenciennes.
(5) "à perpette" : familier, pour " à perpétuité ".


Texte B : Simone de Beauvoir, Mémoires d'une jeune fille rangée, 1958.
Je suis née à quatre heures du matin, le neuf janvier 1908, dans une chambre aux meubles laqués de blanc, qui donnait sur le boulevard Raspail. Sur les photos de famille prises l'été suivant, on voit de jeunes dames en robes longues, aux chapeaux empanachés de plumes d'autruche, des messieurs coiffés de canotiers(1) et de panamas(2) qui sourient à un bébé : ce sont mes parents, mon grand-père, des oncles, des tantes, et c'est moi. Mon père avait trente ans, ma mère vingt et un, et j'étais leur premier enfant. Je tourne une page de l'album ; maman tient dans ses bras un bébé qui n'est pas moi ; je porte une jupe plissée, un béret, j'ai deux ans et demi, et ma sœur(3) vient de naître. J'en fus, paraît-il, jalouse, mais pendant peu de temps. Aussi loin que je me souvienne, j'étais fière d'être l'aînée : la première. Déguisée en chaperon rouge, portant dans mon panier galette et pot de beurre, je me sentais plus intéressante qu'un nourrisson cloué dans son berceau. J'avais une petite sœur : ce poupon ne m'avait pas.
De mes premières années, je ne retrouve guère qu'une impression confuse : quelque chose de rouge, et de noir, et de chaud. L'appartement était rouge, rouges la moquette, la salle à manger Henri II, la soie gaufrée qui masquait les portes vitrées, et dans le cabinet de papa les rideaux de velours ; les meubles de cet antre sacré étaient en poirier noirci ; je me blottissais dans la niche creusée sous le bureau, je m'enroulais dans les ténèbres ; il faisait sombre, il faisait chaud et le rouge de la moquette criait dans mes yeux. Ainsi se passa ma toute petite enfance. Je regardais, je palpais, j'apprenais le monde, à l'abri.

(1) canotier : chapeau de paille à bord plat
(2) panama : chapeau de paille importé de Panama
(3) Hélène, surnommée "Poupette"


Texte C : Marguerite Yourcenar, Souvenirs pieux (4), 1974.
L'être que j'appelle moi vint au monde un certain lundi 8 juin 1903, vers les 8 heures du matin, à Bruxelles, et naissait d'un Français appartenant à une vieille famille du Nord, et d'une Belge dont les ascendants avaient été durant quelques siècles établis à Liège, puis s'étaient fixés dans le Hainaut. La maison où se passait cet événement, puisque toute naissance en est un pour le père et la mère et quelques personnes qui leur tiennent de près, se trouvait située au numéro 193 de l'avenue Louise, et a disparu il y a une quinzaine d'années, dévorée par un building.
Ayant ainsi consigné ces quelques faits qui ne signifient rien par eux-mêmes, et qui, cependant, et pour chacun de nous, mènent plus loin que notre propre histoire et même que l'histoire tout court, je m'arrête, prise de vertige devant l'inextricable enchevêtrement d'incidents et de circonstances qui plus ou moins nous déterminent tous. Cet enfant du sexe féminin, déjà pris dans les coordonnées de l'ère chrétienne et de l'Europe du XXème siècle, ce bout de chair rose pleurant dans un berceau bleu, m'oblige à me poser une série de questions d'autant plus redoutables qu'elles paraissent banales, et qu'un littérateur qui sait son métier se garde bien de formuler. Que cet enfant soit moi, je n'en puis douter sans douter de tout. Néanmoins, pour triompher en partie du sentiment d'irréalité que me donne cette identification, je suis forcée, tout comme je le serais pour un personnage historique que j'aurais tenté de recréer, de m'accrocher à des bribes de souvenirs reçus de seconde ou de dixième main, à des informations tirées de bouts de lettres ou de feuillets de calepins qu'on a négligé de jeter au panier, et que notre avidité de savoir pressure au-delà de ce qu'ils peuvent donner, ou d'aller compulser dans des mairies ou chez des notaires des pièces authentiques dont le jargon administratif et légal élimine tout contenu humain.

(4) Pieux : pleins de tendresse et de respect quasi religieux


Texte D : Cavanna, Les Ritals, 1974.
C'est un gosse qui parle. Il a entre six et seize ans, ça dépend des fois. Pas moins de six, pas plus de seize. Des fois il parle au présent, et des fois au passé. Des fois il commence au présent et il finit au passé, et des fois l'inverse. C'est comme ça la mémoire, ça va ça vient. Ça rend pas la chose compliquée à lire, pas du tout, mais j'ai pensé qu'il valait mieux vous dire avant.
C'est rien que du vrai. Je veux dire, il n'y a rien d'inventé. Ce gosse, c'est moi quand j'étais gosse, avec mes exacts sentiments de ce temps-là. Enfin je crois. Disons que c'est le gosse de ce temps-là revécu par ce qu'il est aujourd'hui, et qui ressent tellement fort l'instant qu'il revit qu'il ne peut pas imaginer l'avoir vécu autrement.