Sauver les lettres ? D’accord. Comment faites-vous ?
Par Philippe Lecarme Article paru dans " Les Cahiers pédagogiques ", n° 402, mars 2002 ("Guide du routard des lettres"). Lettre à quatorze collègues Sous ce qu'il est convenu d'appeler un titre-choc : Sauver les lettres, des professeurs accusent, les éditions Textuel viennent de publier un ouvrage collectif dans lequel vous exprimez vos inquiétudes pour l'enseignement du français et de la littérature au lycée. J'ai un regret : vos personnalités apparaissent mal, puisque c'est une sorte d'interlocuteur collectif qui répond aux questions du directeur de la collection [1], dans un style sans doute trop homogénéisé et où reviennent même certains tics d'écriture. On ne vous perçoit pas tels que vous êtes, et cela rend le dialogue plus difficile. Pour vous tout le mal provient des réformes dont vous proposez en fait deux explications ; la première est à ce point outrancière qu'on se sent cruel d'en citer certaines formulations : il ne s'agirait de rien de moins que d'un projet de « formatage idéologique » des élèves et des futurs enseignants afin d'« asservir » et de « contrôler [2] les masses au moyen d'une novlangue » [3], de « créer un homme nouveau », espèce de robot consommateur décrit en termes apocalyptiques par la postface de Danielle Sallenave. Croyez-moi, le mythe de la grande conspiration est à manier avec précautions, et vos références à Huxley et Orwell sont de touchantes vieilleries qui faisaient encore leur petit effet il y a vingt ans, mais qui n'ont rien à voir avec les dangers bien réels de ce nouveau siècle. D'autres passages sont beaucoup plus intéressants : ainsi, l'analyse de la crainte que semblent éprouver les instances devant les nouveaux publics [4], ou cette affirmation qui donne une bonne base de discussion : « Les inspecteurs feignent de croire que nous enseignons "comme avant", ce qui est faux : en situation d'urgence, les professeurs s'adaptent en permanence, c'est une question de survie de leur enseignement ». Même contradiction entre fantasmes catastrophistes et analyses sensées, à propos des méthodes préconisées pour analyser un texte de façon relativement rigoureuse : « Cette standardisation » n'a été choisie que parce qu'« elle rend les corrections moins longues ». Vous trouvez ? Avec les nouvelles méthodes « il n'y a pas de différence de nature entre apprendre à un élève à comprendre un texte et apprendre à un rat à s'orienter dans un labyrinthe » [5] Non, sérieux ? Adopter dans l'explication de textes une démarche un peu précise ne vise qu'à « enfermer les textes derrière une grille » : la formule est drôle, mais fausse. Nous aussi nous aimons la littérature, tout autant que vous, et nous essayons de la faire aimer et comprendre, à l'aide d'instruments relativement fiables qui doivent permettre à nos élèves d'analyser et de saisir la richesse d'un texte. Mais dans d'autres passages plus mesurés vous convenez qu'il fallait bien « sortir de l'approche impressionniste des textes qui ne favorisait que les héritiers de la culture » [6]. Vous dénoncez avec raison un risque : certains énoncés de sujets argumentatifs imposent de défendre (ou de combattre) telle opinion, sans se soucier de ce qu'en pense personnellement l'élève. Oui, ce danger de dérive formaliste est bien réel. Mais connaissez-vous ce qui se fait aujourd'hui pour instaurer le débat philosophique, et cela dès le primaire ? Vous relevez avec justesse une tendance jargonnante qui n'est qu'une contrefaçon du savoir (quel besoin de faire mémoriser des nomenclatures absconses et provisoires ?) Vous pointez aussi un phénomène assez décourageant en effet : la façon dont la recherche savante se dégrade en trucs ; les novateurs en sont conscients et combattent cette dérive, eux aussi [7]. Vous relevez la sottise vertueuse de certains sujets de bac, vous avez raison, même si cela ne date pas d'hier. Mais je retrouve assez vite le sentiment d'outrances pour la galerie : ainsi devant votre dénonciation dramatique des tares de l'expression orale (« grande pauvreté lexicale », « imprécision », « syntaxe rudimentaire », « incorrections », « familiarités ») - il vous arrive tout de même de recourir à la parole ? Je ne saisis pas votre mépris pour les œuvres moyennes [8], qui ont toujours fourni l'essentiel des lectures du primaire et des débuts du collège - d'autant que les nouvelles I0 insistent à rebours sur le « retour » de « la littérature » dès le primaire. Cette réforme devrait vous plaire, non ? Je reste perplexe devant votre conception du débat, que vous n'envisageriez à l'extrême rigueur qu'au terme d'une préparation importante menée sur plusieurs séances ; ou encore devant votre croyance candide au pouvoir des « règles de grammaire » dont la mémorisation permettrait seule une expression pertinente à l'écrit et à l'oral. Troisième lieu de contradictions : ce que vous entendez au juste par « enseigner la littérature ». Dans certains passages, cela se ramène manifestement pour vous à un enseignement d'histoire littéraire très traditionnel, avec « siècles » et succession d'« écoles » ; on préconise de « faire le XVIe et le XVIIe » « dans une véritable perspective littéraire ». Faire le XVIIe, qu'est-ce que cela veut dire, au juste ? On déplore qu'on puisse « étudier Ronsard sans parler de la Pléiade ». Mais qu'est-ce que parler de la Pléiade [9] ? Asséner pendant une heure des indications historiques ? C'est pour vous un scandale qu'on puisse « étudier le naturalisme sans parler du romantisme ». Voyez où vous mène cette conception scolastique des « écoles » avec leurs « chefs de file » qui se succèdent comme à la parade ! Le romantisme est un immense et complexe mouvement culturel qui a secoué l'Europe ; le « naturalisme » est une astucieuse étiquette publicitaire qui a recouvert vaille que vaille quelques dizaines de romans. Aucune proportion commune ! « Étudier le naturalisme », ce ne peut guère être que travailler un roman de Zola, et accessoirement donner une idée de ses écrits théoriques, sans illusion sur leur intérêt. Faire étudier en collaboration avec un historien certains aspects du romantisme dans tel pays, telle époque, en s'appuyant sur telle et telle œuvre, oui, on voit un peu de quoi il s'agit : de ces travaux croisés ou de ces TPE que vous repoussez avec abomination. Mais heureusement dans certains passages, vous parlez de la rencontre de grandes œuvres, et cela rejoint les préoccupations exprimées dans ce numéro des Cahiers. « Contact direct et prolongé avec les [10] grandes œuvres », c'est ce que nous souhaitons, nous aussi, même s'il y a matière à interrogations sur ce « les ». Faire rencontrer une grande œuvre, ce peut être étudier un poème et il n'y faut qu'une heure. Mais une grande tragédie, un roman, cela demande du temps, des approches diverses, l'alternance d'études fragmentaires précises et de travaux de synthèse ; combien peut-on en rencontrer au cours d'une année scolaire ? Et affirmeriez-vous que les méthodes traditionnelles parvenaient à faire rencontrer effectivement les grandes œuvres, à l'exception de quelques poèmes et de quelques pièces de théâtre ? Mes souvenirs sont que l'on s'en tenait en fait la plupart du temps aux " belles pages " de nos morceaux choisis. Nous ne rencontrions ainsi pas grand-chose. Vous évoquez fort bien la découverte d'un poème de Ponge qui apporte à toute une classe « une bouffée d'air frais ". J'ai aimé aussi un développement d'une belle venue et où circulent enfin une générosité et un enthousiasme qu'on aimerait retrouver ailleurs : « Rencontre souvent inoubliable, parce qu'elle est rencontre avec quelque chose qui va permettre d'intégrer [11] le fond commun d'une culture, qui n'est plus seulement celle de la bande ou de la cité, mais qui est celle de l'humanité. " À merveille ; c'est ce qui nous mène, nous aussi. Vous contestez les B.O. et les I.0., pourquoi pas ? Un certain légitimisme de principe est agaçant et rappelle qu'« un dévot est un homme qui sous un roi libertin serait athée ". Mais enfin nos hautes sphères essaient de faire face à des difficultés considérables : on peut critiquer leurs choix, mais on ne peut nier ces difficultés et feindre de croire qu'elles s'évanouiraient si on revenait aux bonnes vieilles méthodes. D'ailleurs vous admettez, je l'ai mentionné, qu'il faut bien s'adapter. Oui, mais comment ? Vous, comment vous y prenez-vous ? Est-ce d'une façon différente de celles qui sont évoquées dans plusieurs articles de ce Cahier ? C'est une vraie question et une vraie demande. Écrivez-nous. Philippe Lecarme 1. Dont on ne voudrait laisser ignorer une perle : la mise en garde contre «la culture métisse». Admirons qu'un pléonasme parvienne à être un non-sens et une légère ignominie.
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