Caricaturer pour éviter les vrais problèmes

Le Monde de l'éducation, numéro 329, octobre 2004, p.20.


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Le pensionnat de Chavagnes

CARICATURER POUR EVITER LES VRAIS PROBLEMES

Fanny Capel, du collectif Sauver les Lettres

En prétendant reconstituer un pensionnat des années 1950, M6 a confondu transmission du savoir et administration d'huile de foie de morue : c'est flatter le préjugé répandu qui voue aux gémonies l'école de papa.

Si l'émission se concentre sur un folklore heureusement disparu (morale et bons points), elle évite soigneusement le cœur de ce qui faisait le système Jules Ferry : l'instruction. Les cours sont rarement filmés. Lorsqu'ils le sont, on est invité à se gausser des apprentissages archaïques infligés aux candidats (couture ! écriture à la plume !), — peut-être en 2054 rira-t-on autant des cours d'informatique ? Mais a-t-on remarqué que ces collégiens modernes ne comprennent pas l'énoncé d'un problème d'arithmétique simple, tout bonnement parce qu'il est rédigé dans un français raisonnablement châtié ?

Je suppose que M6 a déjà prévu le happy-end : ils auront tous leur certif ! C'est alors que sera révélée la supercherie de cette pseudo- "télé-réalité" : les élèves actuels, quoique futurs bacheliers, sont en effet incapables d'une telle réussite. En 1996, une étude de la DEP l'a prouvé avec tout la clarté possible. Plutôt que de caricaturer l'école d'hier, il faudrait passer au crible celle d'aujourd'hui : faute d'horaires suffisants attribués aux disciplines de base (aujourd'hui, entre le CP et la troisième, un élève reçoit 800 heures de français en moins que dans les années 1950, soit l'équivalent de plus de deux années scolaires !), faute de programmes consistants et cohérents, faute de méthodes éprouvées que les IUFM s'ingénient à ne pas apprendre aux futurs enseignants, c'est cette école-là le vrai scandale.

Le meilleur antidote à l'émission de M6 ? Relire les pages du Premier Homme de Camus, où l'enfant pauvre des années 1920 célèbre une école "où, pour la première fois, (lui et ses camarades) sentaient qu'ils existaient et qu'ils étaient l'objet de la plus haute considération : on les jugeait dignes de découvrir le monde".

Fanny Capel, 29 ans, professeur de lettres, membre du collectif Sauver les lettres, auteur de Qui a eu cette idée folle un jour de casser l'école ? (Ramsay, 2004)

10/2004