Le naufrage de l'écrit

Le Figaro Magazine du 05/02/2005


Les statistiques officielles sont déjà désastreuses. Mais dans les classes la réalité est pire. A leur dernier test de dictée, 56% des élèves de seconde ont obtenu 0 sur 20.

Par Véronique Grousset

Les enseignants du collectif Sauver les lettres (SLL) sont décidément têtus. En 2000, ils avaient commencé à faire parler d'eux en dénonçant le scandale des nouvelles consignes de notations, conçues, très officiellement, «pour maintenir ou améliorer les résultats» du brevet. Quel que soit le nombre de fautes relevées dans la dictée de cet examen de fin de collège, les correcteurs n'étaient pas autorisés à enlever plus de 2 points dans un texte qui ne comptait que 6 lignes et 63 mots. Dont 13, tous très simples (Mais, à, aimait, ces, enfants, dignes, pitié, tous, sont, orphelins, gîte, parce qu', était), qu'il suffisait d'écrire correctement pour glaner à chaque fois un demi-point supplémentaire. Ce qui permettait d'obtenir une excellente note avec des phrases comme : «Mais son pair ne pensé pas à lui et sa maire ne l'aimait poing.»

L'histoire avait beaucoup amusé les journaux, un peu moins le ministère, mais sans que rien ne change pour autant. Rien en mieux, en tout cas. Car si l'orthographe des lycéens a bel et bien évolué depuis quatre ans, c'est en pire. En deux fois pire, si l'on en croit un test que les enseignants de SLL viennent de réaliser pour la seconde fois, en se fondant sur une dictée qu'ils avaient déjà utilisée dans le même but en 2000.

Cette année-là, les 1 724 élèves de seconde testés dans 56 classes tenues par des enseignants volontaires n'avaient obtenu qu'une moyenne générale de 5,58/20. Mais ils étaient encore 30% à atteindre la moyenne (10/20) ou à la dépasser ; et 28% «seulement» à avoir été notés zéro. Tandis qu'en 2004, avec un échantillon de 2 300 lycéens, cette dernière proportion a plus que doublé. Ce sont désormais 56,4% des élèves de seconde qui, après dix ans d'école et de collège, ne maîtrisent pas l'orthographe de base !

Un constat plus qu'inquiétant. Mais le vrai drame, c'est qu'il inquiète de moins en moins de monde. En dépit de belles déclarations sur la nécessité de faire des dictées, et de comprendre ce qu'on lit, les différents ministres de l'Education nationale n'ont jusqu'à présent rien fait pour redonner à l'enseignement du français (orthographe mais aussi grammaire, lecture, écriture, commentaire de textes et rédaction) les horaires dispersés depuis quinze ans sur d'autres disciplines moins essentielles. De leur côté, de très nombreux enseignants, conscients du problème mais abusivement rassurés par les résultats de leurs élèves aux examens, refusent de s'en préoccuper. Quant aux adolescents concernés, ils sont les premiers à s'en moquer : convaincus qu'à l'ère du texto, de la commande vocale et du correcteur informatique de texte, apprendre l'orthographe ne serait qu'une perte de temps propre à les faire passer pour des «bouffons», aussi fayots que ridicules.

«Personne ne leur explique que sans orthographe on ne peut pas construire sa pensée, avoir un discours logique, ni prétendre à un emploi qualifié, s'insurgent les résistants de SLL. Ils ne savent pas qu'il n'y a guère qu'à l'école qu'on peut mal lire et mal écrire sans être montrés du doigt.»

D'autant qu'il arrive aussi aux parents de peiner à le leur expliquer. Le linguiste Alain Bentolila, qui vient de publier un formidable essai sur «l'insécurité sociale» que provoque l'absence de maîtrise de la langue *, avoue lui-même avoir un jour manqué d'esprit de repartie face à un apprenti de 16 ans qui lui demandait : «A quoi ça sert, l'école ?» Alors... l'orthographe ! D'où la nécessité de rassembler ses idées. En objectant, par exemple, ainsi que le font les responsables de SLL, que l'écrit est en réalité plus important dans les sociétés modernes qu'autrefois, «et que plus la maîtrise de la langue diminue dans la population, plus elle constitue un privilège exhorbitant pour ceux qui y ont accès».

Un argument auquel l'écrivain Bernard Werber (les Fourmis, Nous, les dieux) aurait d'ailleurs pu réfléchir davantage avant de s'exclamer, comme il l'a fait pas plus tard que dimanche 30 janvier, à l'heure de la plus grande écoute sur une chaîne de télévision, à propos d'un livre écrit en sabir : «J'espère que cela montrera aux jeunes que l'on peut faire un bon livre, même bourré de fautes d'orthographe.» Interrogé, l'écrivain jure que le montage a déformé le sens de sa pensée. Mais l'effet n'en a pas moins renforcé l'idée, déjà très ancrée chez les jeunes, que l'orthographe est inutile pour réussir dans la vie.

Ce qui n'est pas vrai. Même expédiée par courrier électronique, une demande de stage comportant des fautes d'orthographe, mais aussi des contresens (les uns allant rarement sans les autres, étant donné que l'orthographe commande la grammaire, et réciproquement), n'a aucune chance d'aboutir. Elle sera supprimée par le destinataire qui ne se donnera même pas la peine de taper trois lignes d'explication. A quoi bon, dès lors que le postulant risque de mal l'interpréter ? Mieux vaut ignorer ce type de courrier. L'oublier. Aucun début de communication constructive n'est possible ni souhaité.

Et comme le test de SLL porte exclusivement sur des classes de secondes générales et technologiques, donc sur des lycéens qui prévoient presque tous d'entamer des études supérieures, on imagine les dégâts. Paradoxalement, ce n'est qu'une fois sortis de quinze ou vingt années d'études qu'ils réaliseront à quel point ils ont besoin de l'écrit, tout le temps, ne serait-ce que pour bien s'expliquer et comprendre ce qu'on leur dit. Ne pas connaître l'orthographe, ce n'est pas seulement s'exposer aux sarcasmes de plus cultivé que soi. Pas seulement se priver du plaisir de lectures un peu difficiles, mais très enrichissantes. C'est surtout un énorme handicap social, capable de miner toute une vie, dans ses aspects professionnels ou privés, à force de malentendus.

Alain Bentolila en donne un exemple saisissant dans son livre. Celui d'un adolescent jeté en prison par un juge parce qu'il ne comprenait pas le vocabulaire ni les tournures de phrases du magistrat, et que le ton a rapidement monté. «L'humiliation de ne pas maîtriser ce qui fait le propre de l'homme», écrit le linguiste, a suffi pour changer le destin de ce jeune homme, dont le délit initial était pourtant mineur. On ne saurait mieux démontrer l'intimité des liens entre l'oral et l'écrit : connaître l'orthographe permet de comprendre les mots et de savoir en user.