On nous écrit de Corse


Dans son Evaluation de l’enseignement dans l’académie de Corse (2006), l’Inspection Générale du Ministère de l’Education Nationale (IGMEN) notait de manière sibylline : " […] affectation en corse de jeunes continentaux qui ne demeurent pas longtemps sur l’île (les causes en seraient à examiner de près) […] ".

Les quelques éléments qui suivent permettront sans doute de mieux comprendre pourquoi certains enseignants ne sont que de passage dans l’île de Beauté.

Le nationalisme insulaire est une réalité, et il a ses arguments. Tout indépendantiste digne de ce nom pourra vous rappeler l’existence d’un peuple corse qui s’est doté d’une Constitution démocratique dès 1755, avant d’être annexé au royaume de France par les troupes de Louis XV en 1769. Aujourd’hui, cette page d’histoire, largement ignorée sur le continent [1], sert encore de référence à divers mouvements, qu’ils soient légaux ou clandestins. Mais l’affirmation d’une identité collective peut assez vite déboucher sur l’enfermement identitaire, et sur le rejet de l’autre (celui qui n’est pas identique).

Tous les Corses ne sont pas nationalistes, et tous les nationalistes ne manifestent pas leurs convictions par un tel rejet. Il n’en demeure pas moins qu’une minorité d’insulaires sombre dans une xénophobie dirigée contre tout individu qu’elle n’identifie pas comme étant " Corse d’origine ". D’où un discours ethnicisant qui stigmatise le " Noir ", l’" Arabe " ou le " Continental " dans une même haine. On dénoncera aussi bien le " développement de la communauté maghrébine " que la " colonie française de peuplement " pour prôner une " corsisation des emplois ". Un communiqué du FLNC invitait d’ailleurs les électeurs " continentaux " à ne pas participer aux municipales de 2008, parce que n’ayant " aucun droit " sur " une terre qui n’est pas la leur ". Le " Continental " n’est dès lors plus regardé comme une personne, mais comme un " envahisseur ", comme une sorte de cible appartenant à une catégorie à abattre. D’où les villas qui sautent à longueur d’année, et les " allogènes " auxquels on se charge de faire comprendre qu’ils ne sont pas les bienvenus. L’hospitalité insulaire a ses limites.

L’Education nationale n’est pas épargnée par le phénomène. Dans une académie petite (la Corse compte 260000 habitants et, à titre indicatif, seulement cinq Lycées Professionnels), les places sont chères, surtout lorsque les suppressions de postes s’apparentent à de véritables saignées. Un enseignant qui arrive " du continent " peut être à cet égard assimilé à un " preneur de poste " empêchant l’éventuel retour d’un " exilé ". Comme dans toute structure administrativement lourde, offrant qui plus est la sécurité de l’emploi, on utilisera contre un titulaire des procédés relevant du harcèlement moral au travail [2] afin de l’inciter à partir de lui-même. Il s’agira de le pousser à la mutation.

Déstabiliser un enseignant est un jeu d’enfants, surtout lorsqu’il vient de prendre ses fonctions. Dans les établissements difficiles notamment (et contrairement à une idée reçue la Corse possède les siens), il est important que la cohésion des équipes pédagogiques soit assurée, et ressentie par les élèves. Si, au contraire, on fait en sorte d’isoler le nouveau venu en substituant au rapport équipes enseignantes/classes un rapport intrus " qui n’est pas d’ici "/" gens d’ici ", le dernier arrivé peut ne pas être véritablement considéré comme un professeur transmettant un savoir mais, plus que jamais, comme un élément mal identifié donnant des " opinions " que l’élève " au centre du système " se chargera de contester. Disqualifier l’" allogène " devant ses classes en raison de son " origine ", de sa manière d’être ou d’enseigner (même si on n’assiste pas à ses cours), sont autant de moyens de saper son travail. La question corse vient ici recouper la crise du système éducatif. Lorsqu’on renonce à transmettre une culture commune aux plus jeunes, et que l’ " apprenant " se réduit à un crétin ne maîtrisant pas trois cents mots, alors arrive le barbare qui recoure aux maux pour retourner la violence qui lui est faite contre l’autre. Les mutilés de l’esprit qu’on rencontre en Corse manquent tout autant de repères que leurs homologues des banlieues dites " sensibles ". L’élève qui s’enferme dans un nationalisme de pacotille à Ajaccio ou à Bastia n’est dès lors que le pendant de l’élève antisémite qui sévit en Seine-Saint-Denis. Il se révèle d’autant plus facile à instrumentaliser pour rendre la vie impossible au professeur arrivé " du continent ". Certains Lycées Professionnels, mais aussi quelques collèges, qui concentrent l’essentiel de l’échec scolaire, viendront plus facilement à bout de la résistance du nouveau venu (les lycées généraux, où le niveau reste plus élevé, semblent préservés).

Le Lycée Professionnel du *** connaît ainsi un " turn-over " assez conséquent. Jean-Michel [3], qui y enseigne depuis cinq ans, témoigne en ces termes : " J’en ai bavé pendant les deux premières années. J’ai même retrouvé des petits cercueils en bois dans mon casier en salle des professeurs. Des nouveaux, j’en ai vus passer et repartir très vite […]. Si je suis resté, c’est uniquement parce que je limite mes rapports avec les collègues dans l’établissement, et que je m’investis plutôt dans la vie associative en dehors du cadre professionnel, ce qui me donne l’occasion de rencontrer d’autres personnes, plus ouvertes […] ".

Jean-Michel précise qu’il ne mettra jamais son histoire " par écrit "… Nicole, elle, évoque son bref séjour dans l’établissement (trois mois avant de se retrouver " en dépression " et " rapatriée sur le continent ") de cette manière : " […] certains professeurs ne répondaient pas à mon salut, faisaient des remarques blessantes. Des interventions inopportunes de certains membres du personnel semblaient n’avoir pour but que de me discréditer devant les élèves […] ". Brigitte, l’année précédente, a obtenu sa mutation vers une autre académie, ce qui ne l’a pas empêchée de sombrer dans l’alcool avant son départ. Se présenter éméchée en cours lui permettait de " tenir " devant les élèves…

Concernant l’attitude de la hiérarchie, on retrouve-là toutes les lourdeurs de l’Education nationale, habituée à nier les dérives au lieu de les traiter. Pas de vagues, on cache, on dissimule. Le principal, ou le proviseur, sera en outre trop heureux de trouver en la personne de l’enseignant qui oserait se plaindre de manœuvres de déstabilisation à son encontre le bouc émissaire auquel, dans un retournement extraordinaire, il attribuera la responsabilité des " incivilités " observables dans son établissement : " Vous avez des difficultés avec vos élèves ? C’est que le problème doit venir de vous ! ".

" Le processus […] est souvent le même : on fait retomber sur le professeur visé, surtout s’il est "en surplus", toutes les difficultés disciplinaires et pédagogiques de l’établissement. ", note fort justement Marie-France Hirigoyen dans Le Harcèlement moral dans la vie professionnel.

C’est particulièrement vrai dans une île où on n’a de cesse de marteler le mythe de la société corse protégée, qui n’aurait pas " les problèmes du continent ", alors qu’elle n’est en réalité à l’abri de rien. Désigner un bouc émissaire permet à cet égard de dénoncer encore et toujours l’élément extérieur venu perturber une hypothétique pureté originelle.

Le processus de harcèlement moral au travail atteint son étape ultime lorsque l’enseignant qui le subit a le malheur d’être un peu trop lucide sur sa situation, et de nommer ce à quoi il est confronté. On l’accuse alors d’inventer, d’être paranoïaque et de " voir des complots partout ". Le recours auprès du ministère dont on est censé dépendre ? Il s’avère voué à l’échec. Au bout d’un courrier adressé à l’IGMEN, on peut se voir dépêché une inspection par le recteur de l’académie pour être invité à se taire et à ne plus écrire : " Subissez en silence et ne nous dérangez plus ". Pour le dire autrement, l’inspecteur " transmet un message ", comme cela pourrait se faire… à Naples, ou en Sicile. Au bout de deux courriers, on peut se voir convoquer au rectorat pour rencontrer des gens qu’on ne croiserait pas en trente ans de carrière dans n’importe quelle autre académie (directeur de cabinet, secrétaire général, directrice des ressources humaines…). Comme dans n’importe quel système totalitaire, on subit alors un " interrogatoire ", isolé devant quatre interlocuteurs qui somment le récalcitrant de ne plus produire de penser déviante (ce dernier mot est utilisé tel quel). Les recteurs, d’ailleurs, se succèdent et semblent eux aussi pressés de déguerpir. De fait, l’académie de Corse semble régie sur un mode claniste par les adjoints d’un recteur fantôme, qui se connaissent tous et se couvrent mutuellement.

Et si, d’aventure, un courrier parvient au locataire de la rue de Grenelle, il est immédiatement redirigé vers son académie d’origine, sans même être lu, puisque " […] la correspondance du ministre est telle qu’elle ne lui est même pas soumise ". Voilà du moins ce qu’explique l’une de ses collaboratrices, jointe par téléphone. Une redirection épistolaire qui respecte scrupuleusement la formule consacrée : " Le problème que vous soulevez relève de la compétence de M. le recteur de l’académie de… ". L’Education nationale fait plus que jamais figure d’un gigantesque jeu de l’oie dans lequel, après avoir cru avancer d’une case, on en recule de trois. Un jeu de l’oie, ou pour mieux dire un labyrinthe, qu’on traverse seul, sans même conserver l’espoir d’être entendu. Alors, effectivement, on fuit et on laisse se succéder des mutations qui ressemblent à une épuration ethnique à petite échelle. Ou bien on reste, mais, comme le marin Dantès dans l’œuvre d’Alexandre Dumas qui n’attend plus rien d’une quelconque institution, on ne se fie plus qu’à soi-même, quitte à recourir à des moyens détournés : on s’accroche en développant des stratégies d’évitement dans son propre établissement, on tisse des liens avec des gens qui ne sont peut-être pas pour nous, mais qui ne sont pas contre nous, et on tache de se souvenir que la Corse, au siècle des Lumières, a produit la première expérience républicaine du monde moderne. Ce n’est pas le moindre paradoxe insulaire : au nationalisme ethnique de quelques uns, il reste encore nombre de Corses, y compris indépendantistes, qui opposent l’idée d’une communauté de destin, universaliste et sans considération de l’origine " vraie ou supposée " des uns ou des autres.

Cette île se mérite et, malgré toutes les difficultés que cela suppose, elle en vaut la peine.


André Moreau

1. Cf. Daniel Arnaud, La Corse et l’idée républicaine, Paris, L’Harmattan, 2006.
2. Cf Marie-France Hirigoyen, Le Harcèlement moral dans la vie professionnelle, Paris, Syros, 2001.
3. Les noms des personnes citées ont été modifiés.

Texte également sur http://lescarnetsdulabyrinthe.blogs.nouvelobs.com/ .

19/03/08