Ferry, Lang et La Fontaine


De simples remarques au fil du texte intitulé " Non aux nouveaux programmes de l'école primaire ! " publié dans le Nouvel Observateur, qui n’ont d’autre prétention que de rappeler certains éléments un peu techniques.

D'aucuns seront sans doute fort surpris de trouver nos deux noms réunis au bas d'un même appel.

Aucune surprise. A fortiori lorsqu’il s’agit des deux plus beaux brushings du monde politique. Il y a une remarquable continuité des programmes du primaire, depuis 1995, que l’on peut résumer par un abaissement continu des exigences concernant la maîtrise de la langue.


On nous annonce des programmes "plus ambitieux", mais, sur l'essentiel, notamment la lecture, l'écriture, l'expression orale, on en rabat comme jamais sur le niveau visé. En fin de CM2, on se contente désormais d'attendre d'un élève qu'il soit capable d'"orthographier un texte simple de dix lignes lors de sa rédaction ou de sa dictée" alors que les programmes de 2002 demandaient qu'il sache rédiger un "récit" au moins deux fois plus long

La citation est extraite d’un encadré de sept lignes à la fin de la partie consacrée au français en cycle 3 :
" - rédiger un texte (récit, description, poème, compte rendu...) en utilisant ses connaissances en vocabulaire et en grammaire,
- orthographier correctement un texte simple de dix lignes lors de sa rédaction ou de sa dictée en se référant aux règles connues d’orthographe et de grammaire ainsi qu’à la connaissance du vocabulaire "
La citation concerne manifestement l’orthographe dans le projet 2008 – et il faudrait sans doute modifier ce passage en mettant 20 lignes au lieu de dix, comme le suggèrent les deux anciens ministres. Il est frappant en revanche de relire cet extrait du programme 2002 auquel ils font référence :
" - élaborer et écrire un récit d'au moins une vingtaine de lignes, avec ou sans support, en respectant des contraintes orthographiques, syntaxiques, lexicales et de présentation ; "
On s’interrogera alors : qu’est-ce qui est plus exigeant : " orthographier correctement un texte simple de dix lignes " ou " écrire un récit d'au moins une vingtaine de lignes […] respectant des contraintes orthographiques ". Surtout lorsque le programme d’orthographe est pratiquement vide.

 

, mais aussi "noter des informations", "rédiger une courte synthèse" des leçons, en respectant, outre les règles d'orthographe et de syntaxe, des critères de clarté et de cohérence du propos.

La bonne foi consisterait ici à écrire " des règles d'orthographe et de syntaxe " et à ne pas omettre le point précédant celui qui est incriminé : " rédiger un texte (récit, description, poème, compte rendu...) "

Soyons clairs : savoir tout juste écrire dix lignes sous la dictée ne suffit pas pour suivre une classe de 6e !

Soyons clairs : le projet 2008 ne dit pas cela. Et beaucoup de professeurs de sixième aimeraient avoir des élèves sachant au moins " écrire dix lignes sous la dictée ", lorsqu’ils voient ce dont sont capables leurs élèves ; on en aura un aperçu ici : http://www.sauv.net/eval2005redac.php
Quelques transcriptions des évaluations 2005 n’ont bien sûr rien de scientifique. On peut aussi lire l’ouvrage de D. Manesse et alii, Orthographe, à qui la faute ? Pas à nos deux ministres ? Cette étude sur les compétences des élèves en orthographe grammaticale, publiée en 2007 établit qu'en vingt ans s'est produit un glissement de deux années scolaires : une cinquième de 2006 était au niveau d'un CM2 de 1987.

Plus grave encore, si possible : malgré les affirmations qui figurent dans la présentation des programmes, les horaires de français ne sont nullement augmentés, mais considérablement réduits par rapport à ceux de 2002 ! En 2002, le programme de français comportait obligatoirement et au minimum deux heures de lecture et d'écriture quotidiennes, auxquelles s'ajoutait le temps consacré à l'expression orale et à l'étude de la langue (grammaire, conjugaison, vocabulaire) . Soit treize heures. Il n'en reste plus que dix aujourd'hui !

Ici, tout est faux. L’horaire de français du projet 2008 est de 10h en cycle 2 (CP, CE1) et 8h en cycle 3 (CE2, CM1, CM2) soit une moyenne de 8,8 heures de français sur les cinq années.
Il était de 8 heures en 2002, si l’on prend la moyenne des fourchettes horaires du cycle 2 (9h-10h) et du cycle 3 (6h-8h) : (CP-CE1 9,5h + CE2-CM1-CM2 7h)/5.
Il était de 8,1 heures en 2007, si l’on prend la moyenne des fourchettes horaires du cycle 2 (9h-11h, 9-10h) et du cycle 3 (6h-8h) : (CP-10h + CE1-9,5h + CE2-CM1-CM2 7h)/5.
Il était respectivement de 8,8 heures en 2002 et 9h en 2007 si l’on suppose que tous les maîtres retenaient le haut des fourchettes.
Les " deux heures de lecture et d'écriture quotidiennes " figuraient dans une rubrique horaire qui n’existait pas auparavant, les " domaines transversaux " : "Maîtrise du langage et de la langue française : 13 h réparties dans tous les champs disciplinaires dont 2 h quotidiennes pour des activités de lecture et d'écriture ". Il faut avoir été ministre pour ne pas sentir la lourdeur du tour de passe-passe puisqu’on lisait ou écrivait normalement en français lorsque l’on pratiquait l’histoire ou les mathématiques, bien avant les programmes de 2002, et sans doute après aussi. Luc Ferry d’ailleurs vendait la mèche, et reconnaissait lui-même que ces deux heures ne relevaient pas du français, et que l’usage du stylo ou du crayon n’est pas une marque disciplinaire : " On peut du reste aborder les autres disciplines (histoire, sciences) par ce biais de la lecture et de l’écriture " (Lettre à tous ceux qui aiment l’école, p. 68)
Rappelons simplement que le programme 2002 prévoyait 18 à 24 mn par jour pour " l’Observation réfléchie de la langue française (grammaire, conjugaison, orthographe, vocabulaire) " (1h30 à deux heures par semaine).
Plus de précisions ici : http://www.sauv.net/prim_horaires.htm

Du reste, comment Xavier Darcos peut-il prétendre sans sourciller diminuer tout à la fois l'horaire hebdomadaire global (qui passe de 26 à 24 heures en raison de la suppression des heures du samedi matin), augmenter les horaires de sport et de maths, créer une discipline nouvelle (l'histoire de l'art) et, malgré cela, augmenter l'horaire de français ? Disons-le posément mais fermement : il s'agit d'un mensonge.

Ce passage est l’un des seuls qui soient pertinents, puisque l’augmentation consiste en un alignement sur le haut des fourchettes précédentes. Elle est certes plus importante si l’on se rapporte à l’horaire hebdomadaire global, lui même réduit. Il s’agit donc d’un mensonge relatif.

Paresse intellectuelle

Sur bien d'autres sujets encore, les épaisses ficelles de la com en arrivent à éclipser totalement le fond des problèmes. Pour satisfaire à la démagogie ambiante, on affirme sans vergogne que "programmes courts = programmes centrés sur les fondamentaux", alors qu'il suffit de réfléchir trois minutes pour comprendre qu'à l'évidence c'est l'inverse qui est vrai : plus les programmes sont courts dans le texte officiel, plus ils sont lourds dans la classe. Si vous mettez "la Révolution française" sans autre précision au programme, il est, au sens propre, sans limite.

Rappelons ici simplement le passage concerné : " La Révolution française et le Premier empire : l’aspiration à la liberté et à l’égalité, la Terreur, la France en guerre contre l’Europe (1792-1815), les grandes réformes de Napoléon Bonaparte. Et comparons avec le passage des programmes 2002 : " la Révolution française et le Premier Empire : l'aspiration à la liberté et à l'égalité, réussites et échecs. " À se demander qui manipule " les épaisses ficelles de la com ".

Un bon programme, c'est d'abord un programme qui a le courage de faire des choix et de les expliciter, ce qui suppose un peu d'espace. La première condition de l'efficacité des apprentissages, c'est leur continuité, leur cohérence, d'un jour à l'autre, d'une classe à l'autre, d'un maître à l'autre. Et cela suppose un cadre commun suffisamment clair, qui ne prête pas à une infinité d'interprétations.

Et c’est l’un des principaux mérites du projet de 2008 : renouer avec une progression claire et précise, d’année en année, ce qui avait disparu depuis les programmes de 1995.

Le contraire même de ce que l'on découvre ici, dans un texte qui expédie l'apprentissage de la lecture et de l'écriture au CP et au CEI en 15 lignes ! Et quelles lignes ! Jugez vous-mêmes : "Dès le cours préparatoire les élèves s'entraînent à déchiffrer et à écrire seuls les mots déjà connus. Cet entraînement conduit progressivement l'élève à lire de manière plus aisée et plus rapide." C'est tout pour le CP ! Les nouveaux programmes se vantent avec arrogance d'avoir renoncé à expliciter et à choisir, de sorte que la paresse intellectuelle et le manque de courage se parent ici des dehors du gros bon sens pour lâcher la bride à toutes les lubies pédagogiques.

Je ne sais pas si les pages consacrées au sujet dans le programmes de 2002, et essayant d’imposer une méthode menant de front " voie directe " et " voie indirecte " étaient plus claires, et prêtaient moins à " une infinité d'interprétations ". Probablement pas puisque le rapport " Mise en oeuvre du plan de prévention de l'illettrisme au cours préparatoire en 2003-2004 ", daté de mai 2004, signalait : " Bien des maîtres n'ont pas réellement intégré l'approche recommandée par les programmes de 2002. L’observation de la compétence phonologique des élèves menée pendant nos visites montre la très grande hétérogénéité des compétences acquises à l’entrée du CP ". Cf. http://www.sauv.net/plan_illetrisme_CP.php
Aucune " lubie pédagogique " d’ailleurs n’était écartée à l’époque, Luc Ferry lui-même affirmant à propos des deux heures de lecture et d’écriture quotidiennes : " je m’en remets à la compétence de chacun pour opérer les choix pédagogiques adaptés " (op. cit., p. 69).

Ce n'est pas non plus parce qu'on ajoute le mot "morale" pour bien donner le sentiment, pas même véridique, d'un "retour à" que l'on améliore en quoi que ce soit le contenu des enseignements.

Deuxième passage pertinent.

Pis encore, le programme de sciences a été littéralement laminé pour faire place à de bien vagues notions d'écologie...

Contradictoire avec l’idée qu’il faut faire des choix. L’ADN attendra.

Vide abyssal

Nous avions ensemble, l'un comme ministre, l'autre comme président du Conseil national des Programmes, piloté le vaste chantier de refonte des programmes de l'école primaire entre 2000 et 2002. Que ce travail puisse et doive être amélioré, nous sommes les premiers à en convenir. Mais qu'on le liquide purement et simplement pour le remplacer par un vide abyssal est proprement consternant.

L’un et l’autre ont en effet piloté le même type de programme, mis en œuvre depuis 1995, et qui consistait dans un décalage vers l’aval (le collège) de la maîtrise de la langue, alors même que les nouveaux programmes de collège négligeaient considérablement la grammaire de phrase. Le vide était effectivement devenu abyssal en 2002 (disparition d’une liste de verbes à savoir conjuguer), limitant le présent du subjonctif aux verbes réguliers, et confirmant par ailleurs les coupes claires intervenues en 1995. Le programme de 2007 n’était pas en reste, puisqu’il faisait passer conditionnel présent et subjonctif présent au collège… Cf http://www.sauv.net/prim_langue_p2008.php
Mais le programme 2002 comportait un ambitieux programme de… littérature.

[…]

Jusqu'alors, les programmes de l'école se contentaient, comme celui qu'on nous propose à nouveau aujourd'hui, d'être un catalogue de voeux pieux, du genre : "Au CM2 l'enfant maîtrise les principales règles de l'expression écrite, il sait se comporter avec respect avec autrui...", et autres déclarations aussi péremptoires qu'inopérantes. A la place de ces injonctions creuses, nous souhaitions indiquer enfin des progressions concrètes, autant que possible précieuses pour les maîtres débutants, et rassurantes, car stables, pour les plus chevronnés. Disons-le franchement, c'était une petite révolution par rapport à la langue de bois "éducnat" jusqu'alors en vigueur.

Faux, le programme de 2002 ne comporte aucune progression précise, s’agissant de maîtrise de la langue. Et pour cause : " l’observation réfléchie " la remplaçait. Quant aux " vœux pieux ", la Lettre de Luc Ferry leur faisait concurrence, tout en rendant, par une prescience bien involontaire, hommage aux programmes 2008 : " Les règles de la grammaire et celle de la civilité sont ainsi, pour l’essentiel, bien davantage un héritage qu’une création personnelle et il faut bien entendu en tirer les conséquences sur le plan pédagogique. " (op. cit., p. 44)

Tous deux préoccupés par la montée de l'illettrisme, nous étions soucieux que, par-delà la pluralité des méthodes de lecture (il y a des centaines de manuels différents sur le marché de l'édition scolaire !), les programmes fixent enfin un cadre commun, solide et intelligible par tous. Le groupe de Joutard avait fait sur ce point un travail réellement remarquable et innovant. Ce sont tous ces efforts qui risquent d'être anéantis aujourd'hui.

Il n’est pas douteux que M. Ferry fût préoccupé de la montée de l’illettrisme. Au point de faire faire une dictée à sa fille tous les jours pendant qu’il signait un programme dans lequel le mot " dictée " n’apparaissait guère que dans le syntagme " dictée à l’adulte ". Cf http://www.sauv.net/ferry.php

 

Imposture

Entre autres choix forts, nous avions limité volontairement le programme de grammaire à l'essentiel : en gros, les marques du pluriel ("s" et "ent"), la conjugaison, les règles les plus utiles de l'orthographe, le bon usage des "mots de liaison" et quelques autres éléments de bon sens.

Autre passage pertinent. Le projet 2008 effectue le choix inverse.

En contrepartie de cet authentique travail de "réduction aux fondamentaux", nous avions imposé explicitement un temps quotidien incompressible de lecture et d'écriture de deux heures trente par jour aux CP et CE1 et de deux heures par jour du CE2 au CM2, parce que des enquêtes précises de l'inspection montraient que ce temps pouvait varier de 1 à 4 selon l'enseignant ! C'était là une décision aussi inédite que cruciale. Notre conviction était que seule la pratique assidue de l'écriture et de la lecture permet aux enfants de maîtriser la langue, les exercices abstraits d'analyse grammaticale devant être réservés au collège.

C’est justement ce passage à l’abstraction, permis par la grammaire, qu’il faut mener tôt (http://www.sauv.net/univ2007_pellet.php ). Y compris parce que cela facilite la maîtrise d’une autre activité en grande partie abstraite, écrire. La grammaire " n’est-elle pas le " nerf de la pensée " (George Steiner), ou la " philosophie élémentaire " (Hegel) ?

[…]

On laisse entendre, par exemple, que les actuels programmes d'histoire sont non chronologiques ou qu'ils ne comportent aucune référence aux personnages et aux événements concrets, que la grammaire à l'ancienne, comme on dit des confitures, n'est plus enseignée, qu'on ne fait plus de dictées, de rédactions ni de récitations, etc., mais tout cela est faux, archifaux.

Contradictoire avec " nous avions limité volontairement le programme de grammaire à l'essentiel ".

Cela fait belle lurette - depuis Chevènement, à vrai dire que l'enseignement de l'histoire est redevenu chronologique et, dans nos documents d'application de 2002, on trouve toutes les références précises aux dates, événements et personnages principaux.

Reniement

On dit encore, comme l'a fait d'ailleurs à juste titre le président de la République, que c'est désormais la nation tout entière qui doit s'intéresser aux contenus d'enseignement et qu'il ne faut plus les réserver à d'obscurs experts au jargon digne des médecins de Molière. Mais de nouveau la réalité est en contradiction radicale avec l'affichage démagogique. S'agissant des nouveaux programmes, nul ne parvient à savoir, pas même les anciens ministres de l'Education que nous sommes, comment et par qui ils ont été rédigés ! Et pour cause. Les groupes d'experts, présidés et composés par des personnalités identifiables et reconnues, ont disparu. Le Conseil national des Programmes a été supprimé, et l'Inspection générale elle-même n'a pas été saisie du dossier ! Est-il raisonnable de laisser de simples conseillers du ministère ou de l'Elysée élaborer dans l'opacité la plus totale des textes voués à régir l'école de la nation pour dix ans au moins et qui concernent des millions de familles et de citoyens ? Prenons un exemple tout à fait concret : dans les nouveaux programmes, décision a été prise sans aucune concertation de diminuer environ par trois le temps consacré à l'enseignement de l'histoire et de la géographie afin de faire plus de place au sport et aux mathématiques : ce choix lourd de menaces ne peut-il être discuté publiquement ? Tous les démocrates ne peuvent que rejeter cette méthode aberrante.

La décision de faire de " l’observation réfléchie de la langue " en 2002 pendant que les parents - qui le pouvaient - faisaient faire des dictées n’était en rien " démocratique ".

[…]

La fable " Le Lion, le Singe, et les deux Anes " permet sans doute de comprendre un peu la fin de l’article et sa double signature.


Michel Buttet, co-auteur des Programmes scolaires au piquet, membre du collectif Sauver les lettres.

14/03/08