Les "plumes" de nos candidats puisent leurs ressources dans l'antiquité.



(Un échange du Courrier des lecteurs du Monde des 21 et 28 mai 2007).
--------------------------------------

Latin obligatoire ?

Trois heures de latin (ou de grec) obligatoires pour tous les étudiants en classe préparatoire littéraire (hypokhâgne A/L) à compter de la rentrée de septembre. Voilà ce que le ministère de l’éducation nationale s’apprête à décréter dans l’effervescence électorale actuelle. Alors que l’anniversaire du traité de Rome multiplie les occasions de regretter le profond enlisement de la construction européenne, c’est vers Rome que nos jeunes élites littéraires sont invitées à se tourner dans une édifiante incantation.

Mais de quelle latinité s’agit-il ? Celle de l’Eglise catholique qui envisage aujourd’hui de revenir à la messe en latin ? Non, l’ambition doit être géopolitique : trouver dans l’empire des Césars un modèle durable pour bâtir une Europe fédérale.(…). Personne n’imagine que cet enseignement supplémentaire est le fruit d’un lobbying disciplinaire visant à créer des heures de langues anciennes dans un contexte de restriction des dotations horaires globales. Il faut donc que ces langues aient une justification pédagogique. On estimait jadis que le latin était une école de la rigueur analytique. Face à une histoire ou une géographie qui faisaient appel essentiellement à la mémoire, l’apprentissage du latin inculquait aux élèves le souci du détail et la rigueur de la méthode. Aujourd’hui, l’analyse des documents, qu’il s’agisse de textes, de cartes, ou de photographies, place la rigueur analytique au cœur de l’enseignement. Dans ces conditions, à quoi bon donner dans la redondance ? Une suggestion en forme de conclusion : si l’emploi du temps des hypokhâgneux peut supporter trois heures d’enseignement supplémentaires, pourquoi ne pas les consacrer à l’orthographe ou à la grammaire de notre langue française ?

Gilles Bernard, Toulouse (Haute-Garonne)

------------------------------------------

Langues anciennes

Les attaques de votre lecteur Gilles Bernard (Le Monde du 21 mai) contre la réintroduction d’un enseignement obligatoire de langues anciennes en hypokhâgne me paraissent refléter une profonde méconnaissance des véritables enjeux de cette réforme qui n’a fait que restaurer une obligation existant dans cette classe préparatoire depuis les origines mais tombée en désuétude dans certains établissements.

Je ne vois guère ce qu’il essaie de prouver par ses insinuations sur un prétendu lobby disciplinaire ou ce rapprochement si spirituel entre le traité de Rome et l’empire romain - et un persiflage ne prouve rien. Quoi qu’il en dise, la culture antique est le socle de l’Europe, le latin l’origine commune de nos langues vivantes et la Grèce le pays où est née notre démocratie. La connaissance des fondements de l’Europe est bien une priorité des priorités pour de jeunes « élites ».

J’ajoute que l’enseignement des langues anciennes est d’un point de vue économique un des plus « avantageux » qui soient : un cours de latin ou de grec condense réflexion sur un passé qui nous concerne tous, histoire de la pensée, histoire des arts, connaissance du français (car c’est justement là qu’on apprend, en plus, la grammaire et l’orthographe par lesquelles il voudrait qu’on remplace l’enseignement des langues anciennes). Comme le disait un membre de l’association Métis (association d’anciens élèves du lycée Jean Vilar de Meaux, qui se propose de promouvoir la réussite par la scolarité), « un mot grec lève le voile sur vingt ou trente mots français ».

La rigueur aussi bien sûr est à la clé, mais nulle « redondance » : celle qui s’applique à l’examen de cartes ou de photographies est autre que celle que cultive la lecture d’une langue à flexion, dans l’emploi qu’en ont fait des orateurs, des poètes ou des historiens qui avaient appris à tirer de cet instrument les plus subtils effets. Pendant la campagne électorale j’ai montré à mes élèves latinistes la continuité entre les périodes cicéroniennes et celles de nos hommes politiques, et si M. Bernard avait assisté à mon cours, il aurait appris ceci : c’est dans l’antiquité que, tout comme nos artistes, les « plumes » de nos candidats puisent leurs ressources. L’année n’étant pas finie, il peut encore venir.

Jacqueline VILLANI, Professeur de Chaire supérieure, Aix-en-Provence.
(version intégrale aimablement communiquée par l’auteur)
31/05/07