À pic


Mon fils qui est au CM1 est un des rares à savoir nager alors que tous les enfants vont à la piscine depuis le CP et sont encadrés par des spécialistes de la spécialité.

Nous (ses parents) lui avons appris à nager la brasse en lui enseignant patiemment et méthodiquement les mouvements  (et on enlève des flotteurs au fur et à mesure).

Mais je suppose que ma méthode est réactionnaire puisqu'elle apprend effectivement à nager. Peut-être même fascisante.

Les parents d’élèves de CM1 sont furieux : pourquoi après ces années la plupart  des enfants ne savent-ils  faire que " le petit chien " et ne couvrent que fort péniblement quelques dizaines de mètres dans une eau pourtant peu mouvementée ? On les imagine cédant vite à la panique au milieu de vagues et se noyant assez bien…

Les " maîtres-nageurs " interrogés se montrent un peu embarrassés. Ils ont une pédagogie, des protocoles rigoureux, qui ont leurs raisons, même si elles échappent totalement aux parents qui sont des profanes. Les élèves sont à présent familiarisés (on l'espère, en effet, depuis 4 ans !) avec le milieu aquatique, un certain nombre d'objectifs ont été finalisés, etc.

On reconnaît là, hélas, le jargon pédago-technocratique dont les parents ont soupé un peu trop depuis vingt ans et qui cache un vide qu’ils ont fini par apercevoir. C’est que des séries interminables d’élèves véritablement mutilés, le mot n’est pas trop fort, sortent désormais des " chaînes de production " de l’école new-look, l’usine à apprenants

Après une phase pendant laquelle certains parents ont pu se laisser prendre aux sirènes de l’innovation et de la bougeotte des scientologues(sic) de l’éducation – avant tout intéressés à casser les thermomètres et à brouiller les cartes pour cacher une école du toujours moins, c’est à dire un service public à la dérive– la méfiance est à présent unanime : les parents jugent les résultats et veulent des élèves qui apprennent et progressent rapidement. Bon sens et pragmatisme sont à l’ordre du jour, bien loin des délires criminels des précieuses ridicules, des IUFM, Centres de Recherches et autres organes officiels ( des " laboratoires " : on ne rit pas !) où de faux universitaires, des pédagologues en apesanteur, sont payés à cogiter dans le vide, à mettre au jour la (les) théorie(s) et la (les) pratique(s) d’une science qui n’existe pas (ni dure ni molle ni humaine), une para-science , une astrologie politico-techno-bureaucratico-policière qui fait régner sa loi d’airain dans les écoles en dépêchant ses inquisiteurs et en abreuvant les enseignants–qui sont eux en première ligne sur le front de la fracture sociale– d’instructions ou de publications qu’on jurerait écrites dans la novlangue orwellienne.

Au passage, il importe peu à ces gens de prendre parfois des virages étonnants et de brûler des théories qu’ils ont adorées, le plus souvent par opportunisme. Ils prônent l’Evaluation mais leurs lubies, dévastatrices, ne sont, elles, JAMAIS évaluées, ou… beaucoup trop tard ! Que l’on songe par exemple à la sinistre méthode globale, pour l’apprentissage de la lecture, qui a permit de remplir les cabinets des orthophonistes, comme cela est à présent démontré.

Mais revenons à l’apprentissage de la nage, dont on aura compris que je me sers de façon emblématique ou exemplaire et qui peut présenter bien des analogies avec des enseignements qui, eux, ne relèvent pas du luxe. On y voit le pédagogisme le plus absurde triompher, comme d’habitude, de la simple pédagogie : l’élève observe, donc, ses sensations dans l'eau. Il s'y ébroue, mais il ne nage pas. Il faudrait avoir l’esprit tordu et être un grand béotien pour croire que les maîtres-nageurs sont là pour enseigner quelque chose. L’élève doit retrouver par lui-même– c’est à dire s’approprier activement– savoirs ou savoir-faire. Retour à la case départ de l’humanité qui cherche et expérimente. Tâtonnements infinis. Autonomie. C’est que, voyez-vous, il ne s’agit plus de résoudre un problème (je vais me noyer !) mais d’en faire la généalogie. Le maître encadre, et c’est tout. C’est ce qu’on pourrait appeler finalement une pédagogie de l’abandon. On sent à nouveau que Meirieu et consorts sont passés par là : apprendre quelque chose à quelqu'un est une violence : l'élève va bien finir par redécouvrir dans l'eau, spontanément, les mouvements de la brasse ou du crawl. Laissons faire Dame Nature... Quatre ans ne suffisent plus pour apprendre à nager ! On comprendra dès lors que l’enseignement des fondamentaux, basé sur les mêmes principes pédagogistes, et qui en plus voit ses horaires se réduire comme peau de chagrin, prenne lui aussi des allures de total fiasco.

Il y a en effet beaucoup plus grave, évidemment, que de ne pas savoir nager. C’est de ne pas savoir correctement manier sa langue maternelle. Des linguistes parlent désormais d’insécurité linguistique, un mot intimidant mais qui a le mérite de dénoncer une calamité bien réelle qui ne doit rien à la massification qui est bien plus ancienne que le phénomène récent et spectaculaire de montée de l’illettrisme auquel on assiste en ce moment. Les professeurs de français qui enseignent en sixième –depuis seulement quelques années !– pourraient en parler longtemps …Le processus n’a rien d’imperceptible.

La vieille idéologie constructiviste qui sévit depuis des lustres aux Etats-Unis a pénétré sournoisement tous les enseignements en France. Dans les maigres créneaux, à l’école primaire, consacrés à la l’étude de la langue (1 à 2 heures par semaine quand on attendrait 1 à 2 h par jour !) on pratique non pas la grammaire, l’orthographe, la conjugaison et le vocabulaire de façon systématique, cohérente et structurée, mais on procède à de l’observation réfléchie de la langue Comme pour la nage, on laisse chacun…patauger. Tant pis si les élèves arrivent en sixième ne sachant pas identifier un sujet non plus qu’un complément d’objet et sont incapables de comprendre l’agencement et donc parfois le sens d’une phrase simple. Et je ne parle pas des professeurs de langues vivantes ou de latin, désespérés par ces lacunes incroyables. De la belle ouvrage pédagogiste, en vérité !

Savoir correctement nager, qui peut être très nécessaire, s'avère pour nos pédagogistes aussi peu indispensable qu'apprendre à connaître parfaitement sa langue maternelle, qui est vital. Dans quelque domaine que ce soit, eux qui n’ont à la bouche que le mot d’objectif ne visent en général que des buts fort médiocres pour ne pas dire inconsistants. La piscine permettra surtout de socialiser les élèves de même que l’observation réfléchie de la langue permettra d’échanger des impressions et de perdre beaucoup de temps. Ce n’est pas grave ! Rien n’est grave ! Comme le disait récemment une sommité : " 13 % des élèves de sixième ne savent pas lire, mais ils n’ont pas fini leurs études ! ". Joli culot !  L’insécurité linguistique est plus qu’un concept pour sociologues c’est une souffrance, une privation, une nudité, bien réelles et qui affectent, plus lourdement chaque année, les élèves les moins bien lotis socialement.

Savoir nager ? Tant pis pour ceux qui ont des parents qui ne prendront pas le temps de leur apprendre la technique de la brasse ou qui ne les emmèneront pas chaque année à la mer : ils se contenteront de subir sans fin les dernières découvertes en matière de didactique de la locomotion natatoire. Mutatis mutandis, il en va de même pour l’apprentissage de la langue maternelle, sauf que là, la chose ne prête plus du tout à sourire : seuls ceux qui ont le bon bain linguistique et culturel quand ils rentrent chez eux, ceux dont les parents ont le temps de suivre la scolarité, ceux qui ont recours naturellement aux livres, ceux que les parents épaulent par des cours particuliers, des conseils, une assistance de tous les instants, bref ceux dont les parents ont fait des études supérieures, ceux-là seulement pourront combler les lacunes d’un enseignement au rabais et peut-être, s’en sortir. Car l’école primaire, malgré l’esprit de résistance de plus en plus de maîtres, n’arrive plus à remplir ses missions (horaires d’enseignement des fondamentaux toujours plus ridicules) ou en est empêchée (pédagogisme dont les contorsions arrivent toujours à s’accommoder et même à justifier les manques de moyens, tout en servant d’écran de fumée).

On parle souvent de l'opposition des pédagogues et des républicains. Clivage artificiel et polémique qui suggère que les républicains seraient de mauvais pédagogues, c'est à dire se désintéresseraient de l'art (c'en est bien un et rien d'autre, humble artisanat et art ) d'enseigner.

C'est faux, bien entendu.

Le vrai clivage passe entre pédagogistes et pédagogues, entre les tenants de l'école meirieudique et ceux de l'école de la République. Entre ceux qui se plient à des protocoles absurdes et inefficaces, inventés par des idéologues et des techniciens qui n'ont jamais été de leur vie (ou si peu !) sur le terrain et ceux qui, mettant enfin l'élève au centre entreprennent de lui apprendre effectivement quelque chose avec le plus de pragmatisme possible. Nager, par exemple. Ou mieux, connaître bien sa langue et savoir l'utiliser : artisanat lexical, syntaxique, stylistique, même, sans lequel aucune pensée articulée, élaborée, fine, ne peut trouver à s'exprimer, et donc aucun sujet humain libre, aucune humanité, à éclore. Pour cela il faut apprendre sérieusement le français et non pas la contempler, pratiquer et non théoriser, être guidé par un maître et non livré à soi-même. Il faut faire, oui, des exercices et non des activités. La grammaire est une chanson douce et l’amour de la langue doit être le pendant du goût pour la poésie. L’homme ne peut se passer de grammaire pas plus que de poésie parce que grammaire et poésie sont des synonymes de transgression et de liberté, d’expression de soi et du monde.

Le pédagogisme indolore, au rebours de la pédagogie, refuse contraintes et exercices : il ne restera plus aux apprenants que d'avoir le bon goût  d'aller couler à pic ailleurs que sous les yeux sensibles de ceux qui les aiment tant mais les oublieront vite : les " scientifiques de l’éducation ".


Massimi Pacifico 11/05

Etude de la langue à l’école :
http://www.sauv.net/prim_langue.htm

Evolution des horaires de français :
http://www.sauv.net/refprim.htm

P.S. pour ceux qui douteraient des aberrations de l'EN  voici une circulaire issue de l'inspection académique dans la circonscription de Monfort-sur-Meu en Ille-et-Vilaine (cela n'a pas de lien direct avec mon histoire mais on voit que la bêtise pédagogiste sévit partout !) Ce n'est pas un gag mais un document tout à fait sérieux émané d'un IEN (inspecteur du primaire) . On y voit aussi ce que l'institution veut dire quand elle prétend que le français est "tranversal" ou quand elle parle d’ " interdisciplinarité " : on peut faire du français à la piscine !

Les élément entre crochets sont des commentaires de l'instituteur qui avait reçu cette missive grotesque. Le titre est évidemment d'origine.

AQUA ÇA SERT d'ALLER A LA PISCINE ?
APRES LA FAMILIARISATION
Parler, lire, écrire en éducation physique
(janvier 2002)
http://www.sauv.net/ctrc.php?id=18

29/11/05