Observations de correcteur sur le sujet des séries technologiques


Quelques observations non exhaustives sur les sujets des séries Techno, dont la bien-pensance rappelle les leçons de morale de la III° République !... Sauf qu'une comparaison avec les sujets de série générale montre un ciblage soigneusement différencié, fondé sur des critères sociaux et ethniques, qui est certainement plein de bonnes intentions mais n'en officialise pas moins une école duale assez éloignée d'une "culture commune"...

Le choix à faire entre les 3 sujets confirme cette orientation.
Le commentaire sur le poème de Hugo propose un parcours de lecture si discutable, de l'aveu même de la collègue chargée de répercuter les consignes de correction, qu'il en est dissuasif.

Le sujet de dissertation, particulièrement mal rédigé, a le même effet.
Voici la question posée : "Pensez-vous qu'il est plus efficace de défendre une cause ou de dénoncer une injustice à travers un personnage inventé, comme le font Hugo et les autres auteurs du corpus ?" En l'absence du 2ème terme de la comparaison (suppléer qqch comme "que d'écrire une analyse théorique, un texte politique ou participer à une manifestation" ... ?) - de toute façon hors de portée de la plupart des élèves - des candidats peu férus de syntaxe (le cas est assez répandu...) ont compris : "est-il plus efficace de défendre une cause ou de dénoncer une injustice à travers" etc..., ce qui les a lancés dans des "distinguos" oiseux où ils se sont enlisés.
Au lieu de préjuger des origines des élèves, on ferait mieux de prendre en compte le niveau réel moyen de leur maîtrise de la langue écrite et éviter des formulations pouvant prêter à confusion !

Si bien que la plupart des candidats ont été "naturellement" conduits à choisir le sujet d'invention ! C'est-à-dire une réécriture un peu développée de la chanson de Pierre Perret, Lily, dûment estampillée par la LICRA, où l'héroïne doit écrire à sa famille somalienne pour dénoncer "l'intolérance et le racisme" dont elle est victime depuis son arrivée à Paris.
Idéologiquement impeccable (quoique peut-être un tantinet dépourvu de nuance, non ? La chanson, fort réussie au demeurant, est plus ouverte), ce sujet, dont des collègues ont trouvé qu’il aurait pu être proposé à des collégiens, pose dans le cadre du Bac un problème de correction concernant le niveau de langue induit par la situation et le texte de départ. P. Perret use de tours familiers ("on était égaux" ; "au pays de Voltaire et d'Hugo") voire argotiques ("tous ces gugus / Qui foutent le feu aux autobus") qui font la saveur de son répertoire mais vont évidemment autoriser les candidats à s'écarter d'un usage plus académique, et parfois avec moins de tact que le poète.
Question : quelle compétence linguistique doit être prioritairement évaluée au Bac de français ? Un sous-produit du charmant Perret est-il devenu la norme langagière, et culturelle, de préférence à ces vieilles barbes de Beaumarchais et de Hugo ? Un sujet de ce type, à l'évidence favorisé par rapport aux autres, introduit subrepticement des modèles éloignés de ce que les programmes de lycée incitent à faire dans l'année et placent les correcteurs en porte-à-faux. Ce n'est d'ailleurs pas la première fois qu'un sujet d'invention joue ce rôle : tout se passe comme s'il était le vecteur privilégié d'une forme sauvage (car non soumise à discussion) de démocratisation, et donc en l'état suspecte de démagogie…

Les recommandations aux correcteurs se ressemblent d’une année sur l’autre : oui, on sait, c’est imparfait, malgré tout le soin apporté à la confection des sujets. Il ne faut pas en tenir rigueur aux élèves. Le doute sur un énoncé doit leur profiter. Il faut chercher à valoriser ce qui peut l’être, etc…

Et voilà pourquoi votre fille est muette !

Philippe Le Quéré, lycée d’Evry

24/06/05