Zorro des oraux...


Je m’effondre, je me liquéfie, je me désespère, je suis submergée par la misère du monde : je fais passer des oraux blancs. EAF : épreuve anticipée de Français. Quelle épreuve ! Non, non, je vous entends penser mais vous vous trompez : ce n’est pas le " niveau " des élèves qui m’a menée au bord du désespoir. C’est ce qu’on m’oblige à leur faire. Ce qu’on m’oblige à leur demander. Le forfait que je me vois contrainte de commettre contre la littérature que j’aime. Défilent devant mes yeux, dans les descriptifs des collègues, des noms prestigieux. Molière ou Marivaux, Montaigne, Rabelais, Voltaire, Baudelaire ou Rimbaud ! Régal ? Non, sacrilège. Parce que, nous avons beau être entrés en résistance contre les instances pédagogogiques, nous ne pouvons faire fi de ce qui s’appelle déontologie et même si dans le lieu clos et protégé que reste la classe, nous nous laissons aller à l’enthousiasme et tentons de faire passer ce qui nous semble essentiel, là, quand nous les préparons à l’examen, nous n’avons pas le choix : il faut faire semblant d’accepter les " consignes officielles ".

Alors défile la litanie des questions idiotes. Dégagez la stratégie argumentative, quels sont les procédés qui que ??? En quoi ce truc est-il un apologue, un essai ??? Quel effet veut produire le locuteur sur le destinataire… Il convainc ou il persuade, là, Machin ??? J’exagère à peine. Et il faut bien les entraîner à " ça ", parce que l’expérience, hélas, nous prouve, que c’est souvent " ça " qu’on leur demandera à l’examen et que nous ne voulons pas les envoyer, démunis, au casse-pipe. Je les écoute réciter leurs définitions par cœur. Ils sont dans l’ensemble pleins de bonne volonté. Les " notions ", ils connaissent. Le sens du texte, c’est une autre histoire. Qu’est-ce qu’il te raconte cet apologue, à toi qui sais si bien me définir l’apologue ? Rien, il ne leur raconte plus rien, parce qu’ils se sont si bien concentrés pour ouvrir le bon tiroir de la commode des notions, pour ne pas se tromper dans la classification – ne mélangez pas les chaussettes avec les caleçons – qu’ils ont totalement oublié que les chaussettes pouvaient servir à avoir chaud aux pieds !

J’ai honte d’accepter de participer à la mascarade. J’ai honte et pourtant j’obtempère. La plupart de mes collègues, en cours, essaient de contourner, de faire aimer, d’enthousiasmer… Mais comment échapper à la sanction de l’examen ? Big Brother ne nous quitte pas des yeux, il est protéiforme. Dans la salle des profs, c’est la gardienne de la loi dont on sait qu’elle épie, qu’elle " rapporte " à l’inspection… Moi je suis trop vieille pour y attacher encore de l’importance, mais les plus jeunes s’inquiètent à juste titre pour leur carrière. Big Brother est en nous aussi, beaucoup plus insidieux. Une tenante farouche de l’orthodoxie IUFM a démoli certains de mes élèves l’année dernière : je ne veux pas que cette injustice se répète, alors je plie.

Donc, il faut grogner s’ils disent que l’essai est un récit… Marteler : c’est un discours ar-gu-men-ta-tif ! La littérature à mettre en tiroirs. Objet d’étude : apologue, dialogue, essai… Ah ? Au fait, dirait Monsieur Jourdain, ce que j’écris, là, qu’est-ce que c’est ??? On le met où ? Quel effet veux-je produire ? L’envie de tout casser, est-ce un effet sur le destinataire que les programmes autorisent ? Suis-je argumentative ou narrative ? Et si un élève répétait ce que son professeur lui a dit : " La littérature, par essence, échappe aux classifications, chaque texte est unique et polymorphe, Les Essais de Montaigne ne sont ni des " essais ", ni de l’autobiographie, ni narratifs ni argumentatifs, mais tout cela à la fois et rien de tout cela " comment serait-il noté, puisque c’est de note qu’il s’agit même si on nous parle d’évaluation des compétences ?

Je les regarde, en classe. Ils attendent beaucoup, quoi qu’on en dise, de la littérature. Ils ne me demandent pas de faire d’eux de grands communicants, ils ne me demandent pas de commencer à leur insuffler la " force de vente " (vendre et SE vendre !) Ils espèrent autre chose. Ils sont capables d’enthousiasme. Je voudrais que l’ironie voltairienne et la salutaire insolence de Diderot les aident à ouvrir les yeux sur le monde qui les attend, que Rimbaud, qui a leur âge, les fasse voyager plus loin que leurs écrans de télé ou leurs jeux vidéo. Mais on leur demandera : " Montrez en quoi cette poésie rompt avec la conception traditionnelle de… "

Qu’on leur apprenne d’abord à lire, syllabe par syllabe, puis qu’on leur donne les moyens de comprendre leur langue et de l’écrire, d’en savourer les tours et les détours. Qu’on les rende réceptifs et critiques ! Mais non, ce qui est engagé, c’est le décervelage. Nos élèves ne sont pas de futurs " hommes ", mais de futurs " citoyens-consommateurs " inscrits dans le cadre de la loi du marché : il doivent comprendre très vite que, comme les " objets littéraires ", ils sont destinés à tel ou tel tiroir, selon les besoins de l’entreprise !

.Pour finir, quelques questions que je propose aux futurs examinateurs, histoire de rire ou de pleurer un peu :
1) Comparer les stratégies argumentatives dans Madame Bovary et dans le Da Vinci Code. Pourquoi le second se vend-il mieux ?
2) Si Rimbaud n’a pas publié lui-même Les Illuminations, est-ce parce qu’il pensait que son argumentation n’était pas assez efficace pour attirer les lecteurs ?
3) La stratégie de persuasion dans Si c’est un homme de Primo Levi.
4) Si Marguerite Duras supprime le " ne " dans les tournures négatives, est-ce pour faire des économies d’encre ou de papier ?
5) Pensez-vous que le personnage de L’Étranger de Camus serait capable de passer un entretien d’embauche ?
6) Quel effet Les cent mille verges d’Apollinaire produit-il sur le destinataire ?

L. M.

15/05/05