"Enseigner est un devoir pour l’État, s’instruire est un droit"


À PROPOS DU « DÉBAT NATIONAL SUR L’AVENIR DE L’ÉCOLE »

Extraits. Texte complet : http://www.societedesagreges.net/debat_national.htm

SUR LE CONTENU DU « DÉBAT NATIONAL »
(...)
Le Bureau a dit dès le début que le « Débat national », s’il devait avoir lieu, devrait être assorti d’un argumentaire. Il a donc pris connaissance des trois éléments d’information dont il disposait au 15 novembre :

1 - des Éléments pour un diagnostic sur l’école, sous-titré Document général préparatoire au grand débat sur l’école 2003-2004 (octobre 2003), dont les auteurs sont trois membres du Haut Conseil de l’évaluation de l’école (MM. Hardouin, Hussenet, Septours), et un correspondant étranger du Haut Conseil (M. Bottani, directeur de recherche en éducation).

2 - de l’Avis du Haut Conseil de l’évaluation de l’école n° 9 - octobre 2003 (président du Haut Conseil : M. Forestier) : cet avis porte sur le document précédent (Éléments pour un diagnostic sur l'école).

3 - des 22 questions concernant les Sujets prospectifs, sur lesquels le gouvernement désire faire porter le « Débat national » (novembre 2003) : ces questions ont été rédigées par la « Commission Thélot », du nom de son président chargé par M. J-P Raffarin, le 15 septembre, d’organiser le « Débat national »).

Tous ces textes sont reproduits dans le site internet du ministère (http://www.education.gouv.fr) et un dossier, comprenant les Éléments et les 22 questions, a été placé dans chaque salle des professeurs (selon les informations dont dispose le Bureau).

En ce qui concerne les Éléments pour un diagnostic sur l’école, les auteurs de ce rapport semblent avoir été obligés de travailler très vite - si l’on en juge par le fait qu’ils ne se sont pas relus - et avoir choisi leur méthodologie essentiellement en fonction de la brièveté du délai imparti, avec deux conséquences :

- d’une part, comme l’explique la page 3, les auteurs ont réalisé, en 158 pages, la synthèse d’une masse de rapports et d’études divers (le plus ancien étant le Rapport Joxe sur la fonction enseignante dans le second degré, rendu public en 1972 et lors vivement désapprouvé par la Société), en s’abstenant toutefois volontairement non seulement de toute référence explicite à ces sources (qui restent la plupart du temps aisément reconnaissables, malgré l’absence de renvoi bibliographique) mais encore de toute critique de ces sources, que ce soit du point de vue de leurs présupposés ou du point de vue de leur méthodologie générale : « nous avons réputé indiscutables ces données ».

- d’autre part, ils semblent ramener la mesure de la santé du système éducatif à celle du taux d’accès au baccalauréat et aux diplômes, après avoir indiqué que le chômage épargne relativement les diplômés : à la page 17 par exemple, le fait que le pourcentage des jeunes Français obtenant le baccalauréat, qui était en 1995 de 63,2%, passe en 1996 à 61,7%, et cela parce que le taux des bacheliers généraux passe de 37,4% en 1995 à 34,5% en 1996, est considéré comme une preuve de la mauvaise santé du système éducatif.

Ainsi résigné à l’éloge du pédagogiquement correct, le rapport ne peut se parer que du produit de sa pêche, où l’on regrette d’apercevoir quelques perles de gros calibre : la création du Conseil National des Programmes aurait eu pour effet de freiner les réformes trop fréquentes des programmes (selon la page 121) ; les élèves français sont inhibés quand il s’agit de répondre à une question de vive voix : c’est qu’ils ne prennent pas le risque de faire une erreur, car faire une erreur c’est commettre une faute (selon la page 85), assimilation qui se remarque déjà dans le rapport remis par Mme Belloubet-Frier en 2002 sur la réforme du lycée : pour ne vouloir vexer aucune des notabilités du pédagogiquement correct, les auteurs du rapport se condamnent à reproduire un répertoire de sornettes d’autant plus nuisibles que le rapport, supposé ouvrir un débat, propose, en fonction de celles-ci, un certain nombre de mesures toutes prêtes et fort inquiétantes (évoquées ci-après).

Quelques vérités arrivent à émerger : le rapport reconnaît par exemple que l’attribution plus généreuse des diplômes entraîne un déclassement des diplômés, c’est-à-dire qu’il faut maintenant être très diplômé pour espérer occuper un emploi modeste ; autre vérité : c’est à l’école et au collège qu’il faut songer à améliorer l’organisation des études, tandis que le lycée n’est pas évoqué en lui-même comme le « maillon faible » que prétendait M. Allègre (le rapport dénonce au contraire, avec raison, les effets pervers de la réforme de 1991-1992 et, brièvement, met en doute l’efficacité de la réforme de 1998-1999) ; autre vérité : il faut mettre fin au recrutement de professeurs par les concours spécifiques et réservés et par les examens professionnels.

Quoi qu’il en soit, et malheureusement, l’Avis du Haut Conseil de l’évaluation de l’école, étouffant toutes les discordances, appauvrit encore un peu plus la problématique à laquelle est supposée répondre l’organisation d’un « Débat national». Voici en effet comment il définit cette problématique : « Quels sont les besoins de l’économie en niveaux de qualification ? […] une conclusion simple peut être tirée : dans tous les scenarii, la nécessité d’augmenter les sorties avec un diplôme d’enseignement supérieur est incontournable et les sorties infra-baccalauréat doivent encore être réduites ». Dès le 15 septembre, commentant la mission qui venait de lui être confiée par le Premier ministre, M. Thélot semblait obéir à la même inspiration simplificatrice en affirmant, au cours d’une brève interview télévisée, que la réflexion devrait porter, non sur les objectifs du système éducatif, par lui présentés comme évidents, mais sur les moyens de les atteindre.

Il n’y aurait donc, si l’on en croit les organisateurs du « Débat national », aucune raison de se demander pourquoi il faudrait organiser à un échelon national quelque chose comme un grand débat : sur les 22 questions, aucune en réalité, et à bien y regarder, ne pose d’autre question que celle du comment, même quand la formulation pourrait laisser espérer une interrogation plus ouverte. De plus, même en tenant compte du fait que les questions portent sur le « comment », l’avis des collègues qui ont transmis au Bureau leur avis sur ce point est que, comme l’énoncé des questions est surabondant (par exemple 5 pages pour la question n° 1, 7 pour la question n° 2), les réponses y semblent souvent contenues, de sorte que l’on ne voit pas comment, au stade de l’exploitation, il pourra être procédé à la comparaison de ces réponses, à moins que soient appliquées des techniques ou des procédures de simplification, pour lesquelles ont d’ailleurs déjà été données des instructions (par exemple, retenir trois questions par établissement), mais qui risquent de circonscrire encore un peu plus le débat.

La première impression du Bureau est donc que les documents supposés donner un contenu au « Débat national » n’ont eu de cesse de le rétrécir, au point que le Bureau ne voit pas comment, dans ces conditions, pourrait se dégager un « diagnostic partagé » : cette impression est ressentie par beaucoup de sociétaires, même si la plupart n’ont probablement pas eu le temps de lire les Éléments ni l’Avis, et se sont fait une opinion surtout en lisant les 22 questions. Des collègues refusent donc de participer au « Débat national », ou bien décident d’y prendre part, mais estiment qu’ils ne pourront le faire utilement s’ils ne commencent pas par en reformuler la problématique, afin d’opérer par là-même un retour aux réalités que semble méconnaître la « France d’en haut » de la Commission Thélot et du Haut Conseil (et cela d’autant plus que la composition de la Commission est critiquée, cette commission étant largement constituée de personnalités qui, d’une manière ou d’une autre, ont inspiré ou approuvé les réformes délétères que la Société a combattues).(...)

SUR LE PRINCIPE MÊME DU « DÉBAT NATIONAL »

Le Bureau de plus ne doute aucunement de la sincérité des organisateurs lorsqu’ils s’engagent à bien rendre compte des témoignages et contributions et en général à respecter une parfaite transparence, mais le Bureau estime également que les difficultés techniques de la synthèse suffiront à grever le « diagnostic partagé » d’un soupçon dont il ne pourra se débarrasser, même si la synthèse est suffisamment fidèle pour faire ressortir les innombrables incohérences du corps social, voire ses conflits : le Gouvernement devra trancher et ne peut donc espérer que le « Débat national » le décharge de sa responsabilité, qui reste de soumettre au Parlement le projet d’une loi qu’il aura rédigée non en fonction, mais en dépit des pressions exercées éventuellement par une large part du corps social : s’il a fallu emprunter la voie législative pour rendre l’instruction obligatoire, c’est bien parce que, dans le corps social, des groupes de pression s’opposaient à la diffusion du savoir.

La Société des agrégés l’a maintes et maintes fois rappelé : en France, le savoir transmis et acquis n’est pas une prestation sociale susceptible d’être créée, augmentée, diminuée ou supprimée en fonction des attentes de la société ou des besoins de l’économie. Selon la Constitution, enseigner est un devoir pour l’État, s’instruire est un droit. L’aspiration à plus de diplômes ne saurait être interprétée dans tous les cas comme une demande d’instruction supplémentaire, mais une école qui n’instruirait pas chacun au mieux de ses facultés serait radicalement injuste.

S’il faut donc juger le fonctionnement actuel du système scolaire, c’est en le rapportant au principe fixé par la Constitution de la République française : « l’organisation de l’enseignement public, gratuit et laïque à tous les degrés est un devoir de l’État », et non pas en le rapportant au critère trop exclusif de la courbe du taux d’accès aux diplômes, sans considération suffisante du contenu et de la valeur de ces diplômes.(...)

SUR LE DÉROULEMENT DU « DÉBAT NATIONAL »
(...)
La mention, dans un débat organisé à l’échelon local, de l’une des fausses solutions que le Bureau a trouvées toutes prêtes dans les divers documents préparatoires justifie évidemment la vigilance. À l’avis du Bureau, il faut par exemple repousser l’idée (exprimée dans les Éléments pour un diagnostic sur l’école, page 105) qu’une nouvelle réforme du lycée devrait passer par une grande simplification des « voies » (alors qu’il faut au contraire recréer au sein de la voie générale, dans la série S au moins une section correspondant aux anciennes séries E et E’, et au sein de la série L des sections susceptibles d’y attirer de nouveau même des élèves ayant jusque-là obtenu d’excellents résultats scolaires) ; il faut défendre une fois de plus le baccalauréat contre les attaques auxquelles la presse se sent de nouveau encouragée par le rapport préparatoire au « Débat national » (Éléments, page 105) ; il faut dénoncer l’éloge du projet d’établissement, les éloges de la hiérarchie parallèle des « commissions pédagogiques » propres aux établissements (Éléments, page 137), ainsi que les éloges donnés à une « saine émulation entre les établissements » supposée guider « le choix des familles » (Éléments, pages 64 et 65), toutes mesures qui constituent la monnaie de l’autonomie des établissements ; il faut repousser nettement les suggestions d’une atteinte au statut général et aux statuts particuliers des professeurs (annualisation des services, évoquée par M. Luc Ferry, le 16 septembre au cours d’une audience ; réflexion sur les obligations de service annoncée le 20 novembre par le Président de la République (1) ; allusion du Président de la République à la mise en œuvre d’un nouveau système d’évaluation des professeurs, après qu’un article, publié en pleine page dans le Figaro du 17 novembre, eut mis en cause le système de la double notation, administrative et pédagogique).

Le Bureau jugerait à tous égards regrettable que ce « Débat national », qui se présentait comme l’entame d’un travail entrepris pour reconstituer les conditions d’une authentique instruction, reconstitution que les professeurs sont les premiers à espérer, prît l’aspect (cet aspect fût-il trompeur) d’une révision statutaire : si les organisateurs du « Débat national » tenaient à torpiller une telle réforme pédagogique, ils ne pourraient y parvenir plus sûrement qu’en suggérant que pourraient être ôtées au corps enseignant les garanties statutaires dont la Société des agrégés a régulièrement rappelé combien elles sont indispensables.
(...)

Le 21 novembre 2003
Geneviève ZEHRINGER
11/01/04