GRAND DECRYPTAGE DU GRAND DEBAT : LA FICHE N° 20.


À PROPOS DU COÛT DE L’ÉDUCATION

Pour le Ministère de l’Education Nationale (MEN), dans la fiche préparatoire au grand débat sur l’éducation n°20 intitulée « comment l’école doit-elle utiliser les moyens dont elle dispose ? » le constat semble sans appel : il faut améliorer le rendement de l’éducation . En effet « La dépense annuelle moyenne par élève ou étudiant - à prix constant - était en 2002 de 6470 euros, contre 3480 euros en 1975. Une telle progression du coût de l’École s’explique principalement par la réduction du nombre d’élèves par classe et par la revalorisation des salaires des enseignants (création, notamment, du corps des professeurs des écoles). Il faudrait qu’elle soit mise en rapport avec l’évolution des performances du système éducatif : on peut en effet se demander si l’amélioration de la performance des élèves a été, durant cette période, proportionnelle à l’augmentation de la dépense que la collectivité leur a consacrée ; il faut surtout s’interroger sur la possibilité d’améliorer le « rendement » de l’École : quels sont, par exemple, les effets pédagogiques que l’on peut attendre des facteurs tels que la taille des classes ou le nombre d’heures d’enseignement dispensées aux élèves ? ».

Pour appuyer son propos, le MEN cite un certains nombres de chiffres et d’indicateurs significatifs, afin de donner une caution « scientifique et objective » à son diagnostic. En fait comme pour la réforme sur les retraites, ces chiffres censés alimenter le grand débat sur l’éducation dans les médias et dans les écoles, ont pour but de préparer l’opinion publique à une réforme « choc » de l’éducation dont les principes (autonomie et évaluation des établissements, décentralisation, sélection précoce, renforcement de la formation continue etc..) sont déjà dans les cartons du MEN. Que l’on s’intéresse « au rendement de l’école » et à l’efficacité des dépenses publiques n’a rien de choquant en soi, mais les chiffres que cite le MEN sont ici présentés d’une façon tellement unilatérale et partiale que cela frôle la manipulation et l’intoxication pure et simple. Il nous a semblé alors nécessaire de reprendre ces indicateurs afin de les recontextualiser. [Tous les chiffres que nous citons sont disponibles sur le site de la DEP (direction de l’évaluation et de la prospective) du MEN. Les citations sont tirées de la fiche n°20 préparatoire au grand débat, nous avons laissé les passages en gras comme ils le sont dans le texte du MEN]


LE COUT DE L’EDUCATION

Premier constat : le coût de l’éducation serait en France particulièrement élevé :
« C’est un effort financier de 103,6 milliards d’euros que la France a consacré à l’éducation en 2002, toutes dépenses confondues (y compris la formation continue) … Les ressources de l’éducation ont doublé depuis un quart de siècle (évolution à prix constants), et augmenté plus vite que la richesse nationale - la dépense d’éducation représentait en effet 7% du Produit National Brut en 2002, contre 6,4% en 1975. La France dépense plus que la plupart de ses voisins européens : la part de la dépense d’éducation dans la richesse nationale est inférieure à celle de la Suède et du Danemark, mais nettement supérieure à ce qu’elle est aux Pays-Bas, en Espagne, en Italie, en Allemagne et au Royaume-Uni. »

En effet les dépenses d’éducation ont augmenté plus vite que la richesse nationale, mais l’écart est en fait assez faible : elles ont augmenté de 2.5% par an alors que le taux de croissance du PIB était lui de 2.3 % ; sur la période la DIE (dépense intérieure d’éducation) a donc augmenté de 99% (elle a donc bien doublé) alors que le PIB lui a augmenté de 89 %. Dans le même temps le nombre d’élèves a progressé et la durée de la scolarisation aussi.

La DIE représentait 6.9% du PIB (et non 7%) en 2002, donc en gros l’augmentation de l’effort de la nation n’est pas si considérable… surtout que le MEN oublie de rappeler qu’elle a représenté jusqu’à 7.4 % en 1994 et que la part de l’État dans cette dépense est passée de 70% (celle du MEN 57.1 %) à 64.5 % depuis 1975 (l’augmentation de la part des collectivités locales et des entreprises compensant cette baisse).

Pour ce qui est des dépenses d’éducation initiale par rapport au PIB, la France (avec 6.1%) se situe légèrement au dessus de la moyenne des pays de l’OCDE (5.5%). A titre de comparaison les EU et la Corée consacrent plus de 7% de leur PIB, l’Allemagne et l’Angleterre 5.5% à ces dépenses. En ce qui concerne la dépense moyenne par élève en $ pour 2000 :
- Pour le premier cycle, la France (4 490$) se situe juste au-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE (4 380 $), un peu au dessus de l’Allemagne (4 200 $) mais bien au dessous de l’Italie ( 5510 $) et des USA ( 7000 $).
- Pour le second cycle elle est au troisième rang (7 640 $) au dessus de la moyenne (5 910 $), mais encore bien en dessous des USA (8 860$). L’écart avec des pays comme l’Allemagne (6 830 $) ou l’Italie (7 220 $) n’est pas énorme.
-Enfin pour l’enseignement supérieur le coût moyen d’une scolarité en France (39 200 $) est inférieur à la moyenne (40 370 $) ; en Allemagne ce coût monte à 52 960 $ et s’élève à 69 500 $ en Suède.


LES FACTEURS DE LA HAUSSE

La hausse des dépenses d’éducation serait d’autant plus illégitime qu’à plusieurs reprises, le MEN parle d’une diminution globale des effectifs scolaires depuis 10 ans, diminution qui devrait encore s’accentuer à l’avenir. En effet selon le MEN « … L’effet le plus sensible de l’augmentation des moyens dans un contexte de baisse globale des effectifs (du fait de l’évolution démographique) est la réduction de la taille des classes. La progression du coût de l’École s’explique principalement par la réduction du nombre d’élèves par classe et par la revalorisation des salaires des enseignants (création, notamment, du corps des professeurs des écoles) ».

Depuis 1993 les effectifs ont en effet diminué de -3.3 % dans le secondaire et diminueront encore de - 0.83 % d’ici 2013. Pour la même période dans le primaire ils ont augmenté de 1 % et devraient baisser de 4.9 % ; quant au nombre d’étudiants, il a augmenté de 18 % et devrait diminuer de 2.6%. Peut-on parler, pour autant, d’une diminution « globale des effectifs » ?

Quant à la taille des classes, entre 1980 et 2002, elle a effectivement baissé de façon notable en maternelle (de 30 à 24.5 élèves par classe) et dans le secondaire professionnel (23.5 à 19) sinon elle a légèrement diminué en primaire (de 26 à 24), stagné en collège (24) et a même augmenté en lycée (de 27 à 27.6). Le MEN précise d’ailleurs que « Au sein de l’enseignement secondaire, les enseignants n’ont pas toujours conscience de cette réduction, dans la mesure où il s’agit d’une moyenne. … Au sein du secondaire, c’est sans doute le coût du lycéen (9060 euros pour le lycée général et technologique, 9870 euros pour le lycée professionnel) qui est excessif, en raison de la multiplication des options ou des filières de formation à effectifs réduits (notamment au lycée professionnel où les équipements sont en outre coûteux)". Quant au Haut Conseil à l’Evaluation il affirme « qu’une réduction uniforme, générale, de la taille des classes telle qu’elle a été pratiquée au cours des dernières décennies est très peu efficace (alors qu’elle est très coûteuse)». Elle ne peut en effet qu’être inefficace, puisque nous venons de le voir, elle n’a été ni uniforme ni générale. Il est vrai que M.Thélot n’hésite pas dans son livre « Réussir l’Ecole » ( Seuil 1999) à prendre l’exemple des classes prépas « surchargées », comme exemple de la non-pertinence de l’effet d’une diminution de la taille des classes sur les performances des élèves (p.213) ; il reconnaît toutefois que le débat sur la question est loin d’être tranché et cite (p.212) une étude d’A. Mingat qui obtient tout de même, en CP, un effet positif mais significatif seulement pour les progrès en français, et faible (mais non significatif) pour les mathématiques . Quant à l’enseignement professionnel, il paraît difficile de se plaindre de son coût quand dans le même temps tout le monde s’accorde sur la nécessité de « revaloriser la voie professionnelle ». Rajoutons que l’écart (+27%) entre le coût d’un lycéen et celui d’un collégien, que le MEN semble juger excessif, est resté le même entre 1986, c’est-à-dire avant la « multiplication des options en lycée» et 2002.

Il semble pourtant que l’essentiel du problème de l’école en France en 2003 pour nos élus réside dans la question des classes à faibles effectifs puisque lors d’un débat à l’Assemblée Nationale Mr Auberger déclarait : "Il faut résoudre la question des classes de faibles effectifs, par exemple en STI, littérature ou langue allemande. Quel montant d'économies pourrait-on faire si l'on y remédiait !" Quant à M. le Président Pierre Méhaignerie, il propose de solliciter les professeurs nouvellement retraités au moment des « pics d’absence » (propos tenus lors d’un débat à l’Assemblée Nationale).

Pour répondre à leurs inquiétudes, les comparaisons internationales nous semblent ici très instructives, puisque lorsque l’on compare le nombre élèves par enseignant dans 12 pays de l’OCDE, dans le premier degré, la France se situe à la neuvième place (avec 19.5 élèves par professeur) pas très loin du dernier le Japon (20.6). Le premier étant l’Italie (10.8). Dans le second degré elle est quatrième (12.5), le premier étant la Belgique avec 9.8, le dernier le Canada (17.8). Pour l’enseignement supérieur, elle est à la 10ème place (18.1) le dernier est l’Italie (22.4) contre 9.3 pour la Suède (1ère place).

Quant à l’autre facteur d’augmentation du coût de l’école, à savoir la revalorisation des salaires enseignants, soulignons qu’elle date de 1989, et qu’elle a été introduite à une époque de croissance forte pendant laquelle un jeune diplômé bac +2, touchait davantage qu’un enseignant en milieu de carrière. Le SNES rappelle d’ailleurs que sans cette revalorisation, on n’aurait sans doute plus trouvé de personnel de qualité pour devenir salarié de l’EN. Ajoutons que depuis plusieurs années les salaires des fonctionnaires ne suivent même plus l’inflation



LES PERFORMANCES DE L’ECOLE

Mais s’intéresser au rendement de l’école nécessite évidemment de mettre en parallèle ses performances avec son coût. A ce propos selon le MEN « La comparaison des performances des élèves fait apparaître que si la France se situe dans la moyenne des pays de l’OCDE, elle n’occupe sans doute pas le rang qui devrait être le sien compte tenu de son investissement éducatif ». Constat quelque peu sévère si l’on se réfère à ce qu’écrit A Van Zanten dans « L’état de la France 2002 » à la p.105 : « En 2000 les résultats de l’enquête PISA de l’OCDE ont confirmé que les élèves français se situent dans la moyenne pour ce qui est de la compréhension de l’écrit et dans les matières scientifiques, mais bien au dessus pour les mathématiques ». Autrement dit la France se situe un peu au dessus de la moyenne pour l’effort d’éducation et obtient des résultats …moyens voire bons au niveau des performances scolaires. Ce que, par ailleurs, reconnaît M. Thélot en 1999 « Il n’est pas vrai que l’augmentation des ressources fournies à l’école et qui a traduit la préférence de toute la société française et pas seulement de l’Etat pour l’éducation, ne se soit traduite par aucun progrès : à tout le moins doit-on reconnaître une certaine concomitance entre les deux augmentations, celle des ressources et celles des résultats » mais il ajoute « ces progrès sont réels mais sont inférieurs au progrès des ressources » (op. cit. p.76) . Emettons ici une hypothèse : ce phénomène d’une progression proportionnellement moindre de l’efficacité d’un système par rapport aux ressources qui lui sont affectées n’est pas propre au système éducatif français, il a un nom : les économistes appellent cela la loi des rendements décroissants. A partir d’un certain niveau de formation globale, l’augmentation de celle-ci demande des moyens proportionnellement plus importants afin d’élever le niveau de formation de ceux qui sont le moins dotés en capital culturel ou qu’il est le plus difficile de faire progresser. Cela pourrait être l’objectif d’une politique éducative digne de ce nom. C’est à dire d’une politique qui se donnerait les moyens (quantitatifs et qualitatifs) de réduire la fracture sociale qui trouve en partie son origine dans la fracture culturelle et scolaire qui divise aussi notre pays, bref d’une politique qui aurait pour objectif une réelle démocratisation de l’enseignement. Nous sommes ici aux antipodes d’une telle volonté.


Comme nous l’avons souligné, tous les arguments du MEN vont dans le même sens : la France dépense trop pour l’éducation et la volonté clairement affichée du MEN est de réduire ces dépenses ; il s’agit alors de préparer les esprits à cette diminution en insistant sur le coût excessif de notre système éducatif en sous-entendant de plus qu’il est inefficace. De plus longs développements seraient ici nécessaires pour démontrer que l’investissement éducatif est économiquement rentable, qu’il est indispensable à une croissance économique forte et durable et au maintien de la cohésion sociale. Rappelons par ailleurs que l’accroissement de l’offre éducative et du niveau de formation initiale à partir des années 80 « a été construit à partir d’une demande, celle des employeurs inquiets de la faiblesse que constituait un certain manque de qualification des personnes au travail. » (C.Thélot op cit. p. 42).

Selon le MEN « il importe, lorsque la réalité impose des choix, que ceux-ci puissent être éclairés par la définition d’orientations claires et si possible partagées par l’ensemble de la Nation ». Est-ce « la réalité » qui a imposé des choix budgétaires qui vont aggraver les inégalités sociales et l’inégalité des chances en creusant de plus le déficit budgétaire? Non, c’est le gouvernement qui cherche à diminuer à tout prix les dépenses publiques pour financer une politique économique à la fois injuste et inefficace. C’est à nous, enseignants, parents d’élèves, lycéens et citoyens d’imposer et de proposer d’autres choix pour l’école que nous voulons !!


Jean-Yves MAS, professeur de Sciences Economiques et Sociales au lycée du Parc des Loges à EVRY (91)

19/12/03