QUELQUES CHIFFRES POUR ECLAIRER LES LANTERNES


À PROPOS DES CHIFFRES DU GRAND DÉBAT SUR L’ÉDUCATION !

Dans les fiches proposées par le MEN (ministère de l’éducation nationale ) en vue de préparer le grand débat sur l’éducation, notamment dans la fiche 20 concernant « la meilleure utilisation des moyens dont dispose l’école », sont cités un certain nombre de chiffres et d’indicateurs qui tendent à démontrer que le coût de l’éducation en France est beaucoup trop élevé par rapport à ses résultats. La conclusion est alors simple, il faut rationaliser et optimiser les dépenses. Sans rentrer dans le débat sur l’optique purement comptable qui sous-tend ces analyses, nous nous proposons de « recontextualiser » certains de ces chiffres. (tous les passages en caractères droits sont des extraits de la Fiche n°20, mes commentaires sont en italiques). Pratiquement tous les chiffres viennent de la DEP (Direction de l’Evaluation et de la Prospective du MEN.


FICHE 20 (Extraits)

N°1
La Nation investit plus que jamais - et chaque année davantage - dans l’éducation de ses enfants. Le budget de l’Éducation nationale progresse plus vite que le budget de l’État ; il a augmenté de 25% depuis dix ans, alors même que les effectifs scolaires ont baissé (a) durant cette période. Si l’on ajoute à la contribution de l’État celles des collectivités territoriales, des ménages et des entreprises, c’est un effort financier de 103,6 milliards d’euros que la France a consacré à l’éducation en 2002, toutes dépenses confondues (y compris la formation continue).(b)

(a) Si l’on prend l’ensemble des effectifs ( du primaire ,du secondaire et du supérieur) on passe de 14 509 millions en 1992/93 à 14 335 millions en 2002/03, soit une diminution de 1.2% sur la période.
(b) L’effort financier est de 103.6 milliards d’euros, mais l’Etat n’assume que 64.5% (contre 70 % en 1970 ) de cette dépense et le MEN 57.1 %. Le reste est assuré par les collectivités locales (20 %), les ménages (6.4 %) et les entreprises ( 6.4 %).


N°2
La France accueille, dans ses écoles et universités, près de 15 millions d’élèves ou étudiants, soit un million de plus qu’il y a vingt ans. L’augmentation de la dépense d’éducation résulte pour une large part de l’allongement de la durée moyenne de la scolarisation : d’un côté l’entrée à l’École est plus précoce (développement de la scolarisation en maternelle), de l’autre, l’accès à l’enseignement secondaire et supérieur s’est démocratisé. La dépense annuelle moyenne par élève ou étudiant - à prix constant - était en 2002 de 6470 euros, contre 3480 euros en 1975(a). Une telle progression du coût de l’École s’explique principalement par la réduction du nombre d’élèves par classe et par la revalorisation des salaires des enseignants (création, notamment, du corps des professeurs des écoles) (b). Il faudrait qu’elle soit mise en rapport avec l’évolution des performances du système éducatif : on peut en effet se demander si l’amélioration de la performance des élèves a été, durant cette période, proportionnelle à l’augmentation de la dépense que la collectivité leur a consacrée ; il faut surtout s’interroger sur la possibilité d’améliorer le « rendement » de l’École : quels sont, par exemple, les effets pédagogiques que l’on peut attendre des facteurs tels que la taille des classes ou le nombre d’heures d’enseignement dispensées aux élèves ? Peut-on jouer sur ces facteurs - en ciblant les réductions de la taille des classes ou en distribuant différemment le nombre d’heures d’enseignement par discipline - afin d’améliorer les résultats des élèves ?

(a) Cela peut paraître beaucoup ( + 86 %), mais sur la même période le PIB a augmenté de 89 %.
(b) Comparaison n’est pas raison, mais cette augmentation n’est pas propre à la France
Rappelons donc que, en ce qui concerne la dépense moyenne par élève en $ pour 2000 :
- Pour le premier cycle, la France (4 490$) se situe juste au-dessus de la moyenne des pays de l’OCDE ( 4 380 $) , un peu au dessus de l’Allemagne (4 200 $) mais bien au dessous de l’Italie ( 5510 $) et des USA ( 7000 $).
- Pour le second cycle elle est au troisième rang ( 7 640 $ ) au dessus de la moyenne ( 5 910 $), mais encore bien en dessous des USA (8 860$). L’écart avec des pays comme l’Allemagne ( 6 830 $) ou l’Italie ( 7 220 $) n’est pas énorme.
- Enfin pour l’enseignement supérieur le coût moyen d’une scolarité en France (39 200 $) est inférieur à la moyenne ( 40 370 $), en Allemagne ce coût monte à 52 960 $ et s’élève à 69 500 $ en Suède.



N°3
L’effet le plus sensible de l’augmentation des moyens dans un contexte de baisse globale des effectifs (du fait de l’évolution démographique) (a) est la réduction de la taille des classes. Au cours des trente dernières années, l’effectif moyen a ainsi diminué de quatre à cinq élèves dans le premier degré et d’un peu plus de deux élèves dans l’ensemble du second degré. Au sein de l’enseignement secondaire, les enseignants n’ont pas toujours conscience de cette réduction, dans la mesure où il s’agit d’une moyenne (b) : certaines classes demeurent « chargées » tandis que se multiplient les effectifs réduits dans les classes à option ou les groupes de soutien. Il faut ici préciser que, contrairement à ce que l’on croit parfois, la taille d’une classe n’a pas, en soi, d’effet notable sur l’efficacité de l’enseignement qui y est dispensé, car tout dépend du contexte et, en particulier, des élèves eux-mêmes. Le Haut Conseil de l’Évaluation de l’École a, sur cette question, rendu un avis récent et important. Il conclut des études disponibles qu’une réduction uniforme, générale, de la taille des classes telle qu’elle a été pratiquée au cours des dernières décennies est très peu efficace (alors qu’elle est très coûteuse) (c).

(a) « Baisse globale des effectifs » ? Dans le même texte, il est dit que le nombre d’élèves (avec les étudiants) avait augmenté de 1 million depuis 20 ans. Depuis 10 ans la baisse est de 500 000 sur le premier et le second degré (mais le nombre d’étudiants a augmenté de 500 000). A l’horizon 2013, on prévoit une augmentation de 500 000 dans le premier degré et une baisse de 50 000 dans le second degré.
(b) Bon, soyons précis. Entre 1980 et 2002 :
- Le nombre d’élèves a baissé en maternelle de 30 à 24.5 élèves par classe.
- En primaire il passe de 26 à 23.8 (mais il n’ a pratiquement pas bougé en CP)
- Au collège il n’a pas bougé ( 24 élèves par classe)
- Au lycée il n’a pratiquement pas bougé, il aurait même augmenté de 27 à 27.6 (sauf dans le secondaire professionnel où il serait passé de 23.5 à 19.4), même si il est vrai qu’il avait beaucoup augmenté pendant les années 80 ( 30 élèves par classe).
En fait tout le monde comprend en effet que l’introduction des options ou des modules ou des demi-groupes fait baisser le nombre « moyen » d’élèves par classe, mais le moins que l’on puisse dire c’est que, en effet, les enseignants, qui la plupart du temps font cours devant la classe entière, ne s’en sont pas vraiment rendu compte.
(c) Il serait souhaitable que le ministère chiffre concrètement ce coût, qui semble si « exorbitant », et qu’il fasse la différence entre « la réduction uniforme, générale, de la taille des classes », qui de ses propres chiffres n’est ni uniforme , ni générale et les cours à effectif réduit (cours de langue, TP, options …).



N°4
La démocratisation de l’accès aux études secondaires et supérieures - c’est-à-dire l’allongement de la durée moyenne des études - constitue la raison principale de l’accroissement continu de la dépense éducative (a).

(a) Autrement dit, « la démocratisation » coûte cher, rappelons que beaucoup d’études économiques (même produite par des organismes orthodoxe OCDE, banque mondiale) montre qu’investir dans l’éducation est « économiquement » rentable.

N°5
Les ressources de l’éducation ont doublé depuis un quart de siècle (évolution à prix constants), et augmenté plus vite que la richesse nationale (a)- la dépense d’éducation représentait en effet 7% du Produit National Brut en 2002, contre 6,4% en 1975 (b). La France dépense plus que la plupart de ses voisins européens : la part de la dépense d’éducation dans la richesse nationale est inférieure à celle de la Suède et du Danemark, mais nettement supérieure à ce qu’elle est aux Pays-Bas, en Espagne, en Italie, en Allemagne et au Royaume-Uni (c). La comparaison des performances des élèves fait apparaître que si la France se situe dans la moyenne des pays de l’OCDE, elle n’occupe sans doute pas le rang qui devrait être le sien compte tenu de son investissement éducatif (d).

(a) Oui,les dépenses d’éducation ont augmenté plus vite que la richesse nationale, mais l’écart est en fait assez faible : elles ont augmenté de 2.5% par an alors que le taux de croissance du PIB était lui de 2.3 % ; sur la période la DIE (dépense intérieure d’éducation) a donc augmenté de 99% (elle a donc bien doublé) alors que le PIB lui aura augmenté de 89 %. Dans le même temps le nombre d’élèves a augmenté et la durée de la scolarisation aussi.
(b) La dépense d’éducation représentait 6.9% du PIB en non 7% en 2002,(d’après des chiffres qui viennent du MEN lui-même dans « l’Etat de l’école ») donc en gros l’augmentation de l’effort de la nation n’est pas si considérable… surtout que le MEN oublie de rappeler qu’elle a représenté jusqu’à 7.4 % en 1994. Au fait la part de l’Etat dans cette dépense est passée de 70% à 64.5 % depuis 1975 (l’augmentation de la part des collectivités locales et des entreprises compensant cette baisse).
(c) C’est vrai, mais l’Etat de l’école ( brochure du MEN) situe la France (6.1%) légèrement au dessus de la moyenne des pays de l’OCDE (5.5%), pour ce qui est des dépenses d’éducation initiale par rapport au PIB. A titre de comparaison les EU et la Corée consacre plus de 7% de leur PIB, l’Allemagne et l’Angleterre 5.5% à ces dépenses.
(d) A ce propos Agnès Van Zanten écrivait dans « L’état de la France 2002 » p. 105 : « En 2000 les résultats de l’enquête PISA de l’OCDE ont confirmé que les élèves français se situent dans la moyenne pour ce qui est de la compréhension de l’écrit et dans les matières scientifiques, mais bien au dessus pour les mathématiques ». Autrement dit la France se situe un peu au dessus de la moyenne pour l’effort d’éducation et obtient des résultats …moyens voire bons au niveau des performances scolaires.


N°6
Dans tous les pays du monde, un élève coûte d’autant plus qu’il est avancé dans son cursus (…). La France, est, parmi les grands pays, celui où l’écart entre le coût de l’enseignement primaire et l’enseignement secondaire est le plus élevé, et où l’écart entre enseignement secondaire et enseignement supérieur est le plus faible.
La France fait ainsi partie, avec le Danemark et la Norvège, des pays européens qui dépensent le plus pour les élèves du secondaire, alors qu’elle se situe dans la moyenne s’agissant des élèves de l’école élémentaire et que seules l’Espagne et la Grèce investissent moins qu’elle dans le supérieur. (…) Des rééquilibrages sont sans doute, à cet égard, nécessaires. Nous savons, par exemple, que d’ici à 2006, les effectifs du premier degré devraient s’accroître de plus de 200 000 élèves, alors que les lycées et collèges connaîtront dans les dix années qui viennent une baisse importante de leurs effectifs, estimée à - 206 000 élèves (a). Par-delà ces données démographiques, on peut s’interroger de manière plus approfondie sur le bien fondé de l’équilibre actuel en fonction des difficultés rencontrées par notre École. Est-il légitime que la dépense par élève de maternelle (4160 euros) s’accroisse plus vite et tende à s’approcher de la dépense par élève de l’école élémentaire (4490 euros), où se joue pourtant - à travers l’acquisition des fondamentaux - la prévention de l’échec scolaire ? Au sein du secondaire, c’est sans doute le coût du lycéen (9060 euros pour le lycée général et technologique, 9870 euros pour le lycée professionnel) qui est excessif, en raison de la multiplication des options ou des filières de formation à effectifs réduits (notamment au lycée professionnel où les équipements sont en outre coûteux) (b). Or c’est au collège, qui accueille tous les enfants d’une classe d’âge - après quelques années de scolarité durant lesquels l’écart des niveaux s’est déjà creusé - que se manifestent les difficultés les plus aiguës générées par la démocratisation de l’enseignement secondaire : une plus grande diversité des rythmes d’apprentissage est peut-être nécessaire, ce qui pourrait conduire à renchérir le coût du collégien (7110 euros en 2002). Enfin, l’enseignement supérieur pâtit d’un déséquilibre au bénéfice de l’enseignement scolaire, notamment du lycée, alors même que le taux d’échec dans les premiers cycles universitaires constitue un grave problème de notre système éducatif. Est-il par ailleurs légitime que la dépense moyenne par étudiant inscrit à l’université (6850 euros) soit inférieure au coût du collégien tandis que l’étudiant moyen des Classes Préparatoires au Grandes Écoles coûte 13 220 euros à la collectivité ?

(a) D’après des prévisions du MEN lui-même, la baisse des effectifs dans le second degré serait de - 50 000.
(b) Le MEN semble sous-entendre que la « multiplication des options et des filières de formation à effectifs réduits » est responsable de l’écart entre le coût d’un lycéen ( 9 060 € )et celui d’un collégien ( 7110 €), ce qui serait sous-optimal au vu de l’importance du collège dans le processus des apprentissages fondamentaux. Rappelons que le rapport entre le coût d’un lycéen actuel et un collégien (1.27) est resté le même depuis 1986 (respectivement 6320 € / 4950 € ). Le rapport entre un lycéen professionnel et un collégien étant actuellement de 1.38.
(c) En 2002, lorsque l’on compare le nombre élèves par enseignant dans les 12 pays de l’OCDE :
- Dans le premier degré la France se situe à la neuvième place (19.5 ) pas très loin du dernier le Japon ( 20.6). Le premier est l’Italie (10.8)
- Dans le second degré elle est quatrième ( 12.5), le premier est la Belgique avec 9.8 . Le dernier est le Canada (17.8 ).
- Elle se situe aussi dans le peloton de queue pour l’enseignement supérieur, 10ème place (18.1) le dernier est l’Italie ( 22.4 ) contre 9.3 pour la Suède (1er place).


Jean-Yves MAS, professeur de Sciences Economiques et Sociales au lycée du Parc des Loges à EVRY (91)
16/12/03