LETTRE OUVERTE A LUC FERRY (SNES/FSU)


LE 24/11/2003
lettre ouverte à Luc Ferry

Gisèle JEAN
Frédarique ROLET
Bernard BOISSEAU
Denis PAGET
Co Secrétaires Généraux

à

Monsieur Luc FERRY
Ministre de la Jeunesse, de l'Education Nationale et de la Recherche
110, rue de Grenelle
75007 PARIS

Paris, le 24 novembre 2003

Monsieur le Ministre,

Nous avons pris connaissance avec stupeur des déclarations que vous avez faites avec le ministre des enseignements scolaires devant la commission des finances le 28 octobre. Les projets que vous y évoquez n'ont jamais fait l'objet de la moindre discussion avec les organisations syndicales ; ils constituent en eux-mêmes une étonnante mise en cause des garanties et des règles qui organisent notre métier. Alors que vous-même vous ne cessez de déplorer le « malaise des enseignants », les difficultés auxquelles beaucoup sont confrontés et les problèmes de recrutement qui en découlent, vous formulez des propositions combattues depuis des lustres par les intéressés parce qu'elles aggraveraient considérablement les conditions de travail des professeurs du second degré et détérioreraient la qualité des enseignements. Il en est ainsi d'un retour de la bivalence, de l'annualisation des services, du système d'organisation des remplacements ou de ce qui se cache derrière la proclamation d'une « rationalisation de l'offre de formation » ; autant de propositions dont M.Darcos dit qu'elles devraient « naturellement » émerger du grand débat alors qu' aucun enseignant n'en est porteur.

De la même façon, vous affirmez comme allant de soi qu'il faudrait accentuer la décentralisation, la déconcentration et l'autonomie des établissements alors que ces orientations ont révolté le monde éducatif l'an dernier pour des raisons sérieuses, liées à la conscience aiguë que de telles décisions ne peuvent qu'accroître les fractures et les inégalités en copiant des modes de gestion inadaptés au service public de l'éducation, en renvoyant aux acteurs le soin de se déchirer sur des arbitrages dont le gouvernement se lavera les mains.

Nous attendons un calibrage des concours et une programmation sérieuse qui permettent réellement de couvrir les besoins des postes vacants, les temps partiels, les congés divers, les démissions et les remplacements. L'audit que vous avez vous-même commandé l'an dernier impose la mise aux concours du second degré de 18 000 postes annuellement pour recruter les 16 384 enseignants nécessaires en 2004 et les 16 619 en 2005. Vous oubliez de dire à la commission que 60% des TZR aujourd'hui sont nommés sur des postes vacants à l'année et ne font pas les tâches de remplacement de courte et moyenne durée pour lesquelles ils ont postulé. Vous oubliez de dire également que vous retirez les bonifications au mouvement inter-académique qui rendaient ces postes attractifs pour nos jeunes collègues. Vous laissez croire que vous allez remettre de l'ordre dans la « gabegie », selon l'expression de M. Le sénateur Chamard, en diminuant le nombre des zones de remplacement dans les académies sans mesurer ce que cela peut signifier comme déplacements supplémentaires pour les personnels, si l'on étend leurs zones, comme l'ont fait à cette rentrée nombre de recteurs. Si la carte des zones doit être mieux ajustée selon les disciplines, la mauvaise couverture des remplacements n'est pas, pour l'essentiel, due à un sous-emploi des TZR. Vous oubliez surtout de dire que vous avez donné l'ordre de couvrir les remplacements de courte et moyenne durée par des personnels vacataires plus maltraités par l'éducation nationale que tous les CDD du privé, personnels sans droits et sans congés payés, jetés au bout de 200 heures au plus grand mépris des élèves, alors même que nous connaissons un important chômage des contractuels.

Le taux d'absence des personnels du second degré est de 3,4% si l'on en croit le rapport des quatre experts du « grand débat » (6,7 % dans le premier degré). C'est beaucoup moins que ce que déclarait publiquement un de vos prédécesseurs de triste mémoire sur ce sujet particulièrement, auquel vous semblez cependant rendre hommage pour son « courage ». Ce « courage » a abouti à la liquidation de la formation continue des personnels au moment où les évolutions la rendent plus que jamais nécessaire. Ce qui est vrai, c'est que les remplacements de courte et moyenne durée sont toujours aussi mal couverts parce que les TZR couvrent les postes vacants. Vous en déduisez qu'on peut encore économiser 4000 emplois sur les remplacements. C'est ignorer les besoins que créerait le retour à une vraie formation continue sur le temps de travail pour les enseignants du second degré.

Loin d'essayer de répondre à ce besoin urgent vous proposez une annualisation des services pour contraindre les personnels à se remplacer mutuellement sans bourse délier. Outre que c'est bien méconnaître les contraintes qui pèsent sur les emplois du temps au sein d'un collège ou d'un lycée, cette proposition, que vous réitérez, est pour nous inacceptable et constituerait, dans un contexte où le passage aux 39h, puis aux 35h n'ont eu aucun effet sur le service des enseignants, une véritable déclaration de guerre à notre profession. Nous attendons que vous ouvriez des négociations sérieuses pour en finir avec la précarité et que vous meniez une politique qui voit au-delà des décisions budgétaires annuelles et prépare sérieusement le grand renouvellement de notre profession.

Nous attendons que vous traitiez notre métier avec plus d'égard en apportant des solutions aux problèmes posés par le développement du travail en équipe, l'accroissement continu des tâches autres que d'enseignement, l'implication accrue dans l'établissement, la gestion quotidienne des conflits, la sollicitation plus importante et légitime des familles. Nous pensons que la qualité de l'enseignement se ressent de la pression, du manque de temps, de l'absence de formation continue, de débats et de controverses professionnelles. Vous ne nous proposez qu'un retour à la bivalence au plus grand mépris de la qualification nécessaire à tous les niveaux d'enseignement.

Loin de suggérer une politique offensive de diversification des langues vous vous placez en gestionnaire et en organisateur de la raréfaction des options considérées comme trop coûteuses. C'est avec de tels raisonnements que l'on a tué la plupart des langues qui étaient bien implantées encore il y a vingt ans. Nous le paierons cher au plan européen. Il serait plus intelligent de diffuser l'allemand que de demander aux professeurs d'enseigner ce qu'ils n'ont pas appris.

Enfin, nous nous étonnons que M.Darcos veuille rapprocher les modes de gestion et de décision du public de ceux de l'enseignement privé. Il accrédite l'idée, que vous ne cessez pourtant de récuser publiquement, que vous pensez l'éducation nationale comme un agglomérat d'entreprises concurrentielles où chacun jouerait pour soi, recruterait au moins une partie de ses personnels sur profil et déciderait des choix au sein d'une enveloppe sans garantie d'horaires et de programmes. Vous dites vous-même que 15% des programmes pourraient être à l'initiative des établissements alors que vous ne cessiez de clamer l'an dernier que les programmes resteraient nationaux. Autant il nous semble qu'il faut améliorer la démocratie, la transparence, la prise de décision collective sur des projets en faveur des élèves, le dialogue avec les élèves et leur famille au sein des établissements, autant il nous semble pernicieux de vouloir introduire les règles du privé : irez-vous jusqu'à prôner le choix des élèves par les établissements et des établissements par les familles comme le suggéraient des questions présentes dans les premières versions des fiches de la commission Thélot. ? De tels choix, non seulement n'auraient aucune chance de réduire la fracture scolaire comme vous affirmiez vouloir le faire à votre arrivée rue de Grenelle, mais auraient toutes les chances de la rendre définitive. De telles déclarations discréditent le débat initié par le gouvernement.

Nous sommes prêts à débattre avec vous de tout ce qui peut réellement améliorer notre métier et nous vous demandons une audience à cette fin.

Nous vous prions d'agréer, Monsieur le Ministre, l'expression de nos respectueuses salutations.

G. JEAN F. ROLET B. BOISSEAU D. PAGET

Copie à Monsieur Xavier DARCOS, Ministre Délégué à l'Enseignement Scolaire
03/12/03