SIX HEURES DE DEBAT = TROIS PHRASES.


Libération, jeudi 27 novembre 2003.
http://www.liberation.fr/page.php?Article=160853&AG


Débattons (dans les roues)

Par Pierre MARCELLE

Depuis une douzaine de jours que Luc Ferry en a donné le coup d'envoi peureux (mais il faut bien que cet homme s'occupe), on peine à entendre ce qui pourrait sortir du machin dénommé «Grand débat national sur l'avenir de l'école». L'ambition de recueillir «soixante millions d'avis», on la mesure ; celle visant à tirer quinze mille synthèses d'autant de réunions publiques tenues en moins de deux mois nous laisse poliment sceptique ; concernant les méthodes retenues par M. Thélot, grand ordonnateur du truc, c'est une autre affaire, qui transforme le scepticisme en hilare incrédulité.
Le 20 novembre, ce Thélot exposait dans ces termes la procédure par lui retenue : «L'animateur devra extraire les trois priorités pour l'école que le débat aura dégagées, et les écrire dans trois phrases. Ensuite, j'utiliserai un outil d'analyse de texte pour réduire les 45 000 phrases que j'aurai reçues [...] à quelque 500 phrases, soit une vingtaine de pages sans trop (sic) de perte de sens.» Et de préciser, le drôle, qu'il conviendra d'y éviter les phrases creuses du type «l'école doit servir à la réussite de tous» (1).
Le soir même, ce voeu très pieux, dont le JT de F2 relayait la promo, révéla ses limites lorsque, à Bourges, une caméra déplacée pour un de ces fameux débats zooma sur une main inscrivant au tableau vert : «Interaction entre élève motivé et prof motivant.» Aussi bien eût-elle pu écrire que «le bien, c'est bien ; le mal, c'est mal» ! Difficile, en effet, de ne pas lire dans ce néant de volapük crypto-publicitaire la vanité du projet en même temps que la tragique impuissance de ses concepteurs. Depuis la fin de l'été, les enseignants ressassent une rancoeur atone, et, tout à l'heure, des étudiants manifesteront contre leur ministre définitivement inaudible. En ce contexte, son «grand débat» pèsera à peu près ce que pèse la parole irresponsable de son collègue Mattei promettant des ventilateurs pour les maisons de retraite.

(1) Et on tient conférence de presse pour dire ça ? Ne pas s'étonner, alors, du montant de la facture «nouveau logo de l'ANPE» (2,4 millions d'euros).
03/12/03