LA DECENTRALISATION CONTRE L'EDUCATION


«Economiques»
La décentralisation contre l'éducation


Par Esther DUFLO
lundi 30 juin 2003

Esther Duflo est économiste, professeur au Massachusetts Institute of Technology.

Au-delà des personnels immédiatement concernés, le projet de décentralisation des personnels non enseignants dans l'éducation entame un principe considéré comme un fondement du système éducatif français : l'accès de tous les élèves aux mêmes ressources. L'effort consacré à l'entretien, à l'orientation, et peut-être aux surveillants pourra à terme varier d'un endroit à l'autre, en fonction des ressources de la région ou du département, ou de la priorité accordée à l'éducation. Le danger est que les dépenses chutent le plus dans les établissements situés dans les zones les plus défavorisées.

Le principe de l'accès universel aux mêmes ressources connaît déjà des exceptions : les bâtiments sont en grande part sous la responsabilité des départements et des régions, par exemple, et les ressources varient d'un établissement à l'autre. Les Zones d'éducation prioritaires (ZEP) sont censées disposer de davantage de moyens pour assurer la réussite scolaire des élèves. Un renforcement du dispositif des ZEP pourrait en principe éviter la baisse des moyens dans les établissements sensibles.

Mais, dans les faits, une étude récente réalisée par Roland Benabou, Francis Kramatz et Corinne Prost indique que les ZEP n'ont pas débouché sur une amélioration sensible des conditions d'enseignement dans les établissements. Le budget (hors personnel) des établissements n'a pas augmenté après leur passage en ZEP (les départements, en particulier, ne tiennent pas compte du statut ZEP pour attribuer les fonds), le nombre d'élèves par classe n'a pas diminué sensiblement, et, malgré les primes, l'octroi d'un statut ZEP à un établissement déjà en difficulté n'a pas contribué à stabiliser les enseignants. Il n'est donc pas surprenant que les ZEP n'aient pas contribué à une hausse sensible de la réussite scolaire de leurs élèves. Entre 1981 et 1990, la probabilité pour un enfant d'être en difficulté scolaire au collège (redoublement, orientation, etc.) a connu une évolution parallèle dans les établissements classiques et ceux qui sont devenus ZEP au cours de la période : le passage en ZEP n'a pas permis de redresser la barre pour les établissements difficiles. Ces résultats décevants, qui contrastent avec la publicité qui entoure les ZEP et les efforts des élus locaux pour se voir attribuer des ZEP, suggèrent que le pays ne s'est pas engagé dans un effort soutenu pour corriger les inégalités face à l'éducation.

Cette étude indique aussi que la composition sociale des établissements a changé après le passage en ZEP. En particulier, le passage en ZEP a conduit à une «dégradation» de la composition sociale des élèves à l'entrée en sixième. Il semble donc que certains parents ont fui les ZEP, leur préférant le privé ou un autre établissement public. La décentralisation complète des ressources, si elle devait avoir lieu, donnerait presque certainement lieu au même phénomène. Aux Etats-Unis, où la majeure partie des ressources scolaires sont locales (financées par une taxe sur la propriété), toutes les familles qui le peuvent déménagent pour se rapprocher des bonnes écoles, ce qui se traduit dans le prix de l'immobilier. La dégradation des conditions matérielles des établissements des zones les plus pauvres risquerait donc de se trouver amplifiée par une ségrégation accrue des élèves, dont les enfants les plus en difficulté feraient les frais, mais dont les enfants les plus favorisés pourraient bénéficier. L'ampleur de la décentralisation prévue aujourd'hui reste limitée, mais la remise en cause d'un système unifié est un choix lourd d'enjeux : il y a lieu d'espérer qu'il donnera lieu à un débat qui ne se limitera pas aux enseignants et aux ministres.

© Libération
30/06/03