"LIBERATION" : MINISTRES, SYNDICATS ET MEDIAS MIS EN CAUSE.


Trois institutions de plus en plus récusées par les enseignants.

Par Emmanuel DAVIDENKOFF
mercredi 18 juin 2003.

«Les gens attendent des mouvements qu'ils s'auto-organisent en réseau.» La Coordination des établissements et écoles en lutte

Une crise de confiance. Massive et inédite. Rarement un mouvement enseignant se sera à ce point défié des instances qui sont censées médiatiser un conflit, dans tous les sens du terme.

Première victime de cette crise : le ministre de l'Education nationale. Dès sa nomination, il a parfois pris le contre-pied de déclarations des hauts fonctionnaires de son ministère. Mais le paroxysme est atteint le 28 février. Jean-Pierre Raffarin annonce le transfert de 110 000 personnels de l'Education aux collectivités dans le cadre de la décentralisation. Alors que Luc Ferry lui-même a plusieurs fois répété qu'il n'était «pas demandeur», il tient pourtant à en assumer la paternité : «Le gouvernement a décidé, j'y souscris à 100 % car c'est moi qui ai proposé ces mesures.» Les syndicats hurlent au double langage et préviennent : en cas de crise, pas question de négocier avec Ferry (Libération du 10 mars). Le scénario qui mènera Raffarin, Sarkozy et Delevoye à prendre les rênes de la négociation était donc écrit. C'est la première fois qu'une crise dans l'Education n'est pas gérée par le titulaire du portefeuille. Pourra-t-on durablement affronter les conflits de l'Education dans ces conditions ?

Profusion de banderoles.
Deuxième victime : les syndicats. Dès octobre 2002, ils tentent de mobiliser, notamment sur la décentralisation. Ça ne prend pas. Quand le mouvement part vraiment, après les vacances de Pâques, il se structure de manière autonome. La manifestation du 6 mai en porte trace : les cortèges réglés au cordeau par les syndicats ont laissé la place à une profusion de banderoles d'établissements autour desquelles se regroupent les personnels. Le mouvement vient de prendre son essor. Sur le terrain, il est notamment animé par des organisations plus radicales que l'intersyndicale qui mène le combat depuis la rentrée (1). Sud-Education, la CNT, LO ou la LCR donnent des tracts et de la voix. Le Collectif des emplois-jeunes ou la Coordination des établissements d'Ile-de-France affichent des lignes de rupture. Dans les salles des profs, on mitonne des mémos de dizaines de pages, adressés aux organisations et leur enjoignant de «ne rien lâcher». Si bien que quand le gouvernement commence à fléchir, les syndicats durcissent le ton pour ne pas être débordés. Ils se demandent comment reprendre la main d'ici à la rentrée. La Coordination nationale des établissements et écoles en lutte (2) a annoncé hier la poursuite de la mobilisation. Selon elle, «les syndicats n'ont plus le monopole de l'expression de la mobilisation et de la contestation dans les mouvements sociaux. Les gens attendent autre chose des mouvements sociaux, qu'ils partent de la base et s'auto-organisent en réseau».

Séance de lancers.
Troisième cible des grèves : les médias. D'abord accusés de black-out, puis de parti pris progouvernemental. Le malentendu culmine lors de l'affaire de Rodez, quand des manifestants se livrent à une séance de lancers de Lettre à tous ceux qui aiment l'école de Luc Ferry. Les images diffusées à la télé déclenchent une nouvelle manifestation, cette fois devant les locaux de France 2, pour protester contre la diffusion de cette scène, jugée dégradante pour l'image du mouvement... La presse écrite n'est pas épargnée : Libération a été occupé quelques heures par le Collectif des emplois-jeunes, une manifestation s'organise devant le Monde... Le mouvement doute de tout et de tous et les rumeurs s'épanouissent, la plupart du temps infondées. En somme, plus personne n'est crédité de dire la vérité - ni le ministre, ni les syndicats, ni la presse. Ce qui ouvre un boulevard aux manipulateurs d'infos de tous bords. Et augure mal d'une sortie de crise par les voies de la raison....

(1) Faen, Unsa Education, FSU, Ferc-CGT et Sgen-CFDT.
(2) http://reseaudesbahuts.lautre.net


22/06/03