"LIBERATION": LES DEUX MOIS QUI ONT REMUE LES PROFS


Libération
Les deux mois qui ont remué les profs
18.06.03

En grève depuis la fin avril, des enseignants tirent un bilan en demi-teinte de leur mobilisation :
Eveil à la politique, nouveaux liens, actions d'éclat, défiances... récits de l'espoir à l'amertume.
Par Olivier BERTRAND et Marie-Joëlle GROS

«Se battre demande beaucoup d'énergie, d'efforts. A la rentrée, c'est certain, on aura la gueule de bois.»
Laurence, 32 ans, prof d'économie

«Evidemment, on n'a pas gagné.» Henri en est persuadé. Après des semaines et des semaines de grève, ce professeur d'histoire-géo d'un collège de Sarcelles (Val-d'Oise) dresse un bilan au goût amer. «Non, on n'a pas
obtenu grand-chose.» Il pense au transfert vers les régions des 90 000 agents techniques et d'entretien - les TOS - maintenus dans le projet de décentralisation. «On se battait pour eux aussi.» Et pas seulement pour garder les médecins scolaires, les assistantes sociales et les conseillers d'orientation-psychologues dans les établissements. Là, les enseignants ont remporté une vraie victoire, qu'ils ont tendance à minimiser aujourd'hui. Claudine, prof de sciences physiques dans un lycée parisien, résume : «Avec le transfert des TOS, le démantèlement de l'école est bien en marche. Ce sont les services les plus faciles à privatiser. Et sur les retraites, il n'y a aucun recul. Non, sérieusement, on ne peut pas parler de victoire.» Mais tout n'est pas noir pour autant. Les plus âgés, surtout, en sortent ragaillardis. «Ce qui est très fort, c'est que pendant toutes ces semaines, on s'est retrouvés à discuter entre nous au-delà des clivages politiques classiques, des luttes de clans. Les échanges d'idées étaient passionnants», se félicite Michel, 55 ans, qui enseigne les lettres classiques au collège. «Ce qui m'a le plus frappé dans ce mouvement, c'est l'attitude des jeunes profs, poursuit Henri, 58 ans, dont vingt-six passés dans son même collège de Sarcelles. Beaucoup n'avaient pas de passé politique et en un rien de temps, ils se sont engagés sans compter. Ils ont dépensé une énergie folle pour la défense d'un service public, pour les parents de nos quartiers défavorisés. Ça, c'était vraiment formidable». Nadia, jeune institutrice, a l'air sonné : «Jusque-là, je n'étais pas politisée. Mais en voyant tout ce qui se passe autour de moi depuis la présidentielle, j'ai plongé.»

«La grève, c'est physique»
La grève des enseignants est partie en faisceau, fin avril, de la Seine-Saint-Denis, de Marseille, de l'île de la Réunion. «Là où sont les problèmes sociaux», résume Luigi, prof de maths à Saint-Ouen, la quarantaine, en grève depuis neuf semaines. «Alors qu'on ne vienne pas nous bassiner avec le malaise des enseignants. Si on travaille dans ces endroits, c'est qu'on a la foi. Ce qu'on ne veut pas, c'est qu'on casse l'école.» Henri, à nouveau : «On s'est mobilisés à fond parce qu'on n'avait pas d'autre choix. L'offensive du gouvernement était tellement forte,
frontale, globale... On savait que ce serait long.» Chacun en convient : «La grève, c'est physique.» Toutefois pour Henri, «me lever à 3 heures du matin pour aller discuter avec les cheminots, ça me plaisait bien. C'est vrai qu'on est fatigués. Mais il y aussi beaucoup de joie à faire tout ça. A aller manifester, à se retrouver ensemble pour discuter et agir». Se couper des élèves n'allait pourtant pas de soi. «L'activité structure. Alors que la grève, c'est l'incertitude», dit Joëlle, prof de maths.

Réseau et crescendo
Laurence, 32 ans, rentre d'une manif à Paris, elle n'a plus de voix. «Le positif dans tout ça, c'est le lien qui s'est créé entre nous, le côté festif. Ça compense la fatigue et les déceptions.» Aller au-devant des collègues des établissements voisins, chercher à les convaincre, était une démarche peu habituelle pour des profs. Chacun son emploi du temps, chacun enfermé dans sa classe. «L'Education nationale est un milieu très cloisonné», explique Denise, prof d'anglais dans un lycée de Villefranche (Rhône). «Les enseignants des lycées, des collèges et des écoles se croisent peu. Là, nous avons préparé, débattu, défilé ensemble, et avec les parents. C'est un début, qui donne envie de faire des choses ensemble.» Le Net a facilité l'échange d'informations. De fil en aiguille, un établissement, une ville, un département se sont mis en réseau. Pour monter des actions communes. «On a participé à toutes les manifestations, distribué des centaines de tracts, réalisé des chaînes humaines, occupé les
locaux de l'Inspection d'académie, énumère Lionel, prof de techno dans le Vaucluse. Jusqu'à ne pas assister aux conseils de classes, ni remplir les bulletins de notes.» Malgré tout ça, le gouvernement n'a pas cédé. Ou si peu.
Lionel n'est pas un violent. C'est un père de famille presque quadra. Un ancien commercial reconverti dans l'enseignement «par conviction». Pour lui, ce conflit avec le ministère de l'Education apparaît «un face-à-face
aussi violent qu'en entreprise». Il n'est plus syndiqué depuis deux ans et se sent aujourd'hui proche d'Attac. Au bout de trois semaines de grève reconduite chaque jour, il en voulait davantage : «Les enseignants sont les enfants de choeur de la lutte. Toujours à prévenir avant d'agir, toujours polis.» Des profs, quoi. Responsables, pondérés. Pourtant, deux jours avant le coup d'envoi des épreuves écrites du bac, ce gars réfléchi s'est distingué dans un premier fait d'armes : le blocage des partiels à l'université d'Avignon. Et c'est allé crescendo. Le 12 juin, jour du bac philo, il a cadenassé un centre d'examen d'Avignon, empêchant les candidats d'entrer. Le recours à «l'arme ultime», l'action la plus musclée du jour. Mais isolée. «Ça me fait chier qu'on passe pour des desperados, rage Lionel, mais en entendant les annonces du gouvernement, on se disait qu'on n'était pas allés assez loin.» Dans un communiqué adressé aux ministres concernés, lui et le «collectif des grévistes du Vaucluse» ont signé leur action : «Honte à vous, messieurs, que des personnels de l'Education nationale, passionnés et motivés par leur métier, en soient réduits à de telles extrémités.» Bon nombre d'enseignants, se disant «poussés à bout»,
avaient envisagé, eux aussi, le blocage des épreuves. Le jour J, la culpabilité et les doutes l'ont emporté. «Oui, c'est une radicalisation, admet-il après coup. On était une poignée à se dire : "assez discuté, maintenant il faut agir". Maintenant, on s'engage nominativement, chacun est très efficace.»
Au soir de ce coup d'éclat, Lionel a le moral en berne. Et déjà sept semaines de grève derrière lui. A bout de forces, il compte sur ses collègues pour se remettre en selle. «Sinon, on reprend tous le boulot demain, c'est sûr.» Malgré tout, il ne veut y croire. «Non, ce n'est pas fini. Je sais que ce n'est pas fini.»

«Des blessures profondes»
Laurence est, elle aussi, au bout du rouleau. «Tout ça pour ça... Pour moi, c'est la fin de la mobilisation, estimait, le lendemain du bac philo, cette enseignante de 32 ans. Il ne nous restait plus qu'un seul moyen de pression, le bac, et on ne l'a pas utilisé.» L'amertume est là : «On n'a pas terminé l'année avec nos élèves et ça n'a pas du tout gêné le gouvernement. Si la grève n'a servi qu'à renflouer le budget de l'Education nationale, moi, j'arrête là la plaisanterie.» C'est la fin de l'année, il n'y a plus cours dans les lycées. Comment poursuivre le mouvement ? Restent plus de doutes que de certitudes : «Je me demande parfois pourquoi je me suis fait le porte-drapeau de tout ça. Après tout, je ne suis pas missionnaire...» Elle marmonne : «Peut-être qu'à la rentrée, quand le
gouvernement va s'attaquer à la Sécu, les gens vont enfin comprendre pourquoi on s'est tellement énervés.» Professeure d'économie dans un lycée de Brétigny (Essonne), elle estime qu'«avec les retraites, on touche au fondement du pacte social en France. On envisage une autre forme de société. Pour l'instant, c'est abstrait pour les gens. Mais ils vont comprendre en septembre qu'on ne délirait pas». Ce sera peut-être sa revanche. Pourtant, la rentrée lui fait peur. «Je ne sais pas si les vacances vont suffire à soigner mon amertume. Il reste des blessures
profondes.»

En chiens de faïence
Dans chaque établissement, tout s'est joué en salle des profs. Souvent simple lieu de passage pour ceux qui viennent juste chercher un document dans leur casier ou avaler un café, c'est un lieu de vie pour d'autres, qui
y passent du temps après les cours. Et c'est là que se sont tenues les assemblées générales. «Nous, on discutait, ça durait des heures. Et les non-grévistes passaient par-là, entendaient ce qu'on disait, raconte Henri, le prof de Sarcelles. J'avais rien contre, à condition qu'ils ne pèsent pas sur nos décisions.» Parmi les non-grévistes, beaucoup de vacataires, de maîtres-auxiliaires. Des contractuels. Des gens fragiles «qui ne pouvaient pas se permettre de faire grève». Mais qui, souvent, soutenaient le mouvement discrètement. En distribuant des tracts, par exemple. Et puis il y avait les autres : les titulaires farouchement opposés au mouvement. Dans ce combat au long cours, les tempéraments se sont révélés. «Aujourd'hui, on sait qui pense quoi dans l'établissement.»
Au début, grévistes et non-grévistes se regardaient en chiens de faïence. Les semaines passant, des engueulades ont éclaté. A cause d'une banderole rose fuschia «personnel non-gréviste» défiant, à Avignon, celle du «personnel en grève» sur les grilles d'un établissement. «Un jour, à Sarcelles, raconte Henri, les non-grévistes ont voulu coûte que coûte forcer l'entrée du collège, gardée par des parents qui faisaient barrage avec nous.» Les coups ont failli partir. «Avec eux, il n'y a plus de dialogue possible», tranche Henri. Pourtant, il va bien falloir
retravailler ensemble à la rentrée. A Lyon, un directeur d'école note que parmi les non-grévistes, «on retrouvait souvent les enseignants les moins motivés, les moins engagés pédagogiquement». Certains d'entre eux se
sentent «franchement marginalisés» aujourd'hui. Pour Emmanuel, responsable de la FSU dans l'académie de Lyon, «tout l'enjeu, maintenant, c'est de ne pas opposer grévistes et non-grévistes». Ce sont ces derniers qui ont
accueilli les enfants, affronté la grogne des parents et supporté leur part du conflit. Pour autant, Laurence ne veut pas enterrer la hache de guerre. «Je ne sais toujours pas ce qu'ils pensent. S'ils se sentent citoyens ou pas. Je ne leur reproche pas de ne pas faire grève, mais plutôt de ne pas penser. Notre boulot, c'est de former des citoyens à l'esprit critique. Eux sont dans l'apathie.» A leur intention, elle avait rédigé des tas d'argumentaires «qui n'ont jamais été lus»... Se battre «demande beaucoup d'énergie, d'efforts. A la rentrée, c'est certain, on aura la gueule de bois».
La mayonnaise n'a pas pris. Sur les retraites, le privé n'a pas emboîté le pas au public emmené par les enseignants. Certes, des parents, associés au mouvement, informés sans relâche, se sont montrés compréhensifs. Mais ailleurs, chez le boucher, au restaurant, les profs en ont pris «plein la tronche».
«On choisit ce métier parce qu'on aime transmettre, affirme une enseignante. Et paradoxalement, on nous perçoit toujours comme des individualistes». Christine, prof d'éducation physique : «Même dans nos propres familles, on passe pour des nantis. Il y a des sujets qu'on évite.» Ce que confirme Michel, professeur de lettres classiques : «Chez moi, on m'appelle "le Prof". Et "le Prof" n'a pas à se plaindre. Ma soeur trouvait indécent que je me mette en grève. Et dans le même temps, les gens attendent énormément de nous. La réussite sociale les obsède, ils reportent toute cette angoisse sur nous.» Beaucoup souffrent du «décalage monstrueux» entre leur travail avec les enfants et la «pression économique, politique de la société tout entière». Une image pour résumer cela : Lionel se voit sous un parapluie avec les enfants qui se pressent contre lui pour être à l'abri. «De temps en temps, on voudrait que l'orage s'arrête.» Michel, lui, croit assister à une «déconsidération des services publics». Pourtant, «les vrais privilégiés, ce ne sont pas nous. Ce sont Messier et les autres. Mais on est entrés dans une société anti-intello, où la notion d'usager, de client, de rentabilité prime sur tout le reste. Il y a l'idée que les profs
passent leur temps à demander de l'argent. Sans jamais se remettre en question.»

«Grande méfiance»
Pour faire sept semaines de grève, avec près de deux salaires en moins, il faut être sacrément motivés. «Pour l'instant, on ne pense pas aux conséquences financières», dit Henri. Sa femme, institutrice, est également
gréviste. «On s'est engagés, un point c'est tout.» Pour tous, les rythmes familiaux ont également été chamboulés. «On a passés beaucoup plus de temps dans la mobilisation que dans nos familles. On rentrait vidés et en même
temps, on ne pouvait pas arrêter d'en parler.» Les syndicats, eux, n'ont été d'aucun réconfort. Le mouvement a démarré sans eux. Et, une fois entrés dans la danse, «leurs mots d'ordre n'ont jamais été francs», enrage un
instit de Montreuil. Pour une enseignante, syndiquée au Snes, majoritaire dans le secondaire, «c'est une blessure terrible». Un autre constate : «Les gens étaient prêts à aller très loin, pas les syndicats.» Il en restera une «grande méfiance».
Pour la rentrée, «il y a deux possibilités, analyse Laurence. Soit nous serons complètement usés et dans l'incapacité de nous lancer à nouveau dans la bataille. Soit ce sentiment d'inachevé est une bombe à retardement.»
Seule évidence, ce conflit restera «une référence». Même si les résultats ne sont pas à la hauteur des espérances. En revanche, «vivre collectivement un événement de cette ampleur a permis à toute une génération de jeunes profs de s'éveiller à une conscience politique», note une enseignante qui a vécu la mobilisation de 1986 contre Devaquet. La relève ?.


22/06/03