LES MOTS DE LA GREVE


Courrier
Les mots de la grève

Libération
Samedi 14 juin 2003


Concernant le débat sur les grèves dans l'Education nationale, je crois qu'un travail comparable à celui auquel se livre Alain Rey sur France Inter devient urgent. C'est donc à un peu de rigueur lexicale que je souhaite convier, ici, les débatteurs.

En premier lieu, je voudrais revenir sur une expression très en vogue ces derniers temps et reprise d'ailleurs par le ministre de l'Education-plus-tout-à-fait-nationale et néanmoins philosophe :

«Les grévistes prennent les élèves en otages !»

Je voudrais juste dire que le jour où un forcené pénétrera dans une classe et mettra un pistolet sur la tempe d'un élève, il ne restera plus de mots pour en rendre compte. D'autre part, depuis maintenant plus d'un an, une jeune femme courageuse a été prise en otage par les Farc en Colombie. Récemment, une tentative de libérer des otages de cette guérilla s'est soldée par un massacre, les guérilleros ayant choisi d'abattre leurs otages avant de s'enfuir. Ingrid Bétancour, puisqu'il s'agit d'elle, serait certainement très surprise et très choquée de découvrir que son sort est confondu avec celui de nos élèves privés de cours ! Banaliser l'expression «prise d'otage» est donc tout à fait indécent. Il convient de dénoncer cet abus de langage plutôt que de le retourner à l'envoyeur comme un mauvais boomerang : «C'est pas nous, c'est le ministre qui...» (dixit certains collègues grévistes).

La rigueur force à dire que les personnels font grève et que cela gêne les élèves (heureusement, sinon cela signifierait que, cours ou pas, les élèves ne voient pas la différence). De même que le ministre ne prend pas davantage les élèves en otages. Les examens se rapprochant et après avoir attendu que le mouvement s'essouffle (« pourrissement» est tentant, mais ne peut être retenu, faute de connaître avec certitude les intentions du ministre), il tente de transformer l'inquiétude légitime des parents en colère froide de celui dont on prendrait la progéniture en otage.

En second lieu, le sens du terme «décentralisation» doit être, lui aussi, précisé, car il n'est pas neutre. D'ailleurs les mots ne le sont jamais. Décentraliser n'est pas la même chose que «déconcentrer», car si toute décentralisation est une déconcentration, toute déconcentration n'est pas une décentralisation. La différence ? C'est justement la survivance d'un centre. Alors, puisque le gouvernement veut nous faire croire que l'Etat continuera de fonctionner comme un centre, garant de l'égalité des chances, il aurait mieux valu utiliser le terme de déconcentration (« dégraissage» a déjà été utilisé avec la connotation
que l'on sait).

Enfin, et pour continuer dans le droit fil de cet exercice de rigueur, je dirais que si j'avais eu à écrire une lettre ouverte, je l'aurais écrite «à ceux qui aiment l'école... publique». Mon titre ainsi s'en serait trouvé plus long d'un adjectif que celui du ministre. Il est vrai que puisque ces quelques lignes visaient à rappeler que les mots ont un sens, force est de constater que leur absence aussi, fût-elle celle d'un simple adjectif.

Michel Sparagano, professeur de philosophie à Pamiers

© Libération
15/06/03