MOI, PROFESSEUR ET "CASSEUR" A L'OPERA-GARNIER.


Courrier. Un enseignant dénonce la «violence gratuite» des CRS lors de la manif de mardi à Paris.
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Moi, professeur et «casseur» à l'Opéra-Garnier

Libération
Vendredi 13 juin 2003
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J'ai participé à la manif de mardi qui s'est terminée dans le hall de l'Opéra-Garnier, à la suite d'une charge musclée, bien pimentée et brûlante (gaz lacrymogènes) et arrosée (canons à eau) des CRS. J'étais venu manifester pacifiquement mon opposition aux projets de retraite et de décentralisation. Je suis outré par les événements dont j'ai été le témoin. La violence gratuite des forces de l'ordre était très impressionnante : ils ont envoyé sans retenue une nuée de gaz lacrymogènes sur la place de la Concorde, puis nous ont chargés sans ménagement, alors qu'aucune manifestation de provocation ou de violence n'était apparue chez les manifestants.

Vers 21 heures, ça a commencé à dégénérer légèrement, avec un embrasement de poubelles et de détritus, et quelques échauffourées (plus verbales que physiques) entre des manifestants et les CRS. Finalement, ces derniers nous ont chargés une dernière fois de Madeleine à Opéra, entraînant une débandade générale. Dans la précipitation, nous sommes entrés dans l'Opéra-Garnier, nous retrouvant devant les spectateurs un peu inquiets et apeurés. Là aussi, je peux certifier qu'aucun acte délictueux ni violent contre les personnes et contre le décor de l'Opéra n'a eu lieu, les manifestants se contentant de manifester bruyamment leurs slogans hostiles aux réformes.

J'étais conscient que cette occupation constituait un acte illégal, qu'il serait bon d'en rester à l'aspect symbolique de l'intrusion improvisée dans la panique et la fuite face aux forces de l'ordre. Après une demi-heure, j'ai décidé de partir, après avoir demandé à des manifestants qui voulaient rester de ne surtout pas dégrader ce lieu.

A l'extérieur, un couple de spectateurs se dirigea dès sa sortie de l'Opéra vers les forces de l'ordre pour se plaindre des débordements inadmissibles de ces excités irresponsables, prétextant qu'on les avait empêchés de sortir - c'est faux. Je les ai apostrophés, leur expliquant que ce sont les forces de l'ordre qui avaient choisi délibérément de transformer une manifestation pacifique en une répression violente, visant à mettre hors d'état de nuire des casseurs incontrôlables et dangereux. J'ai bien fait de partir avant l'évacuation brutale - c'est un euphémisme - de l'Opéra par les CRS : des manifestants bousculés, traînés à terre, menottés, puis mis en examen.

Je suis scandalisé par le traitement de ces incidents dramatiques par certains médias, dont la radio France Info, qui parle laconiquement de quelques centaines de «casseurs».

Je suis professeur des écoles et porteur d'une mission éducative de service public. Je suis désigné par le gouvernement qui m'emploie comme un «casseur», un délinquant, alors qu'à mes yeux, la manifestation est restée digne et sans débordements, jusqu'aux envois délibérés de gaz lacrymogènes dans la foule massée pacifiquement sur la place de la Concorde.

De plus, sur le fond, la contestation est justifiée. Le gouvernement nous impose péremptoirement et du jour au lendemain de travailler trois, quatre, cinq, voire sept ou dix ans de plus, si l'on veut bénéficier d'une retraite à taux plein.

Cette retraite à taux plein, on en bénéficiait jusqu'à aujourd'hui après 37,5 annuités de cotisations. Bien sûr, on va arguer - les médias s'y emploient depuis des mois - que les fonctionnaires sont nantis et privilégiés, qu'il serait bon de supprimer ces privilèges. Alors, mesdames et messieurs, puisque nous sommes privilégié s, venez dans nos classes affronter les élèves du XXIe siècle et leurs problèmes sociaux, personnels et familiaux ! Venez épouser une profession où l'on demande une présence de tous les instants, des responsabilités lourdes et une pression forte des familles et de l'administration, tout ça pour un salaire de professeur qui reste pratiquement le plus bas d'Europe !

Comment voulez-vous que le corps enseignant soit globalement en accord avec la spoliation et le sabordage d'acquis sociaux (retraite à 55 ans) accordés à une profession dans les années d'après-guerre, à une époque où le public des écoles et des collèges et lycées était plus facile et où l'autorité du professeur ne souffrait pas de contestation dans la population ?

Même habité d'une passion et d'une véritable vocation pour ce métier, je pense sincèrement qu'actuellement j'y réfléchirais à deux fois s'il s'agissait de refaire le même choix professionnel.

Henri Collot, professeur d'école dans le Val-de-Marne
15/06/03