LE VRAI RAFFARIN


L'éditorial du Monde
Le vrai Raffarin

LE MONDE | 11.06.03.

ON NE TRIOMPHE pas encore ouvertement à l'Hôtel Matignon, mais on n'en est pas loin. Après des semaines d'orages annoncés, Jean-Pierre Raffarin peut estimer avoir pratiquement remporté la partie.

La réforme des retraites ? Elle est enfin sur les rails d'un débat parlementaire où le gouvernement, adossé à une majorité écrasante, ne rencontrera plus guère qu'une longue bataille d'obstruction menée par l'opposition, à laquelle il sera bien temps, si nécessaire, d'opposer l'article 49-3 de la Constitution pour couper court. En attendant, le premier ministre ne s'est pas privé d'afficher sa "détermination" et son "courage" pour mener à bien une réforme à hauts risques que ses prédécesseurs avaient esquivée.

La colère des profs ? Sous la houlette d'un Nicolas Sarkozy plus que jamais vice-premier ministre et au prix de modestes concessions (quelques dizaines de millions d'euros débloqués pour la rentrée scolaire de septembre et un recul tactique sur le transfert aux collectivités locales de personnels non enseignants de l'éducation nationale), il a commencé à décrisper la situation et obtenu des syndicats qu'ils condamnent tout boycottage du baccalauréat. Sans renoncer pour autant à son projet de décentralisation.

Dans les deux cas, le message est clair, en direction de l'électorat de droite, mais aussi de celui qui serait tenté par l'extrême droite : "Ce n'est pas la rue qui gouverne". Le premier ministre – et, au-delà, le chef de l'Etat – voulait démontrer sa poigne et obtenir une victoire sociale pour mieux effacer le souvenir obsédant du mouvement social de 1995. Il est en passe de l'obtenir.

Mais à quel prix ? Celui d'une agressivité où le premier ministre et la droite montrent, on peut le craindre, leur vrai visage, aux antipodes de cet "esprit de mai" qui avait permis à Jacques Chirac, il y a un an, d'être réélu par plus de 80 % des Français.

Les images de manifestants, enseignants pour beaucoup, poursuivis et matraqués jusque dans l'Opéra-Garnier à l'issue de la manifestation de mardi 10 juin sont à cet égard de mauvais augure. Plus encore, la petite phrase de Jean-Pierre Raffarin dénonçant ses "adversaires, qui ont perdu le sens de la France -et- semblent préférer leur parti à leur patrie" a des relents d'époques que l'on croyait révolues : celles où la droite dénonçait "l'anti-France" et croyait pouvoir s'arroger le monopole exclusif de l'intérêt national.

En divisant un peu plus un monde syndical déjà fragile et sans lequel il n'est pas de dialogue social constructif, en humiliant une CGT qui avançait prudemment, mais avançait, sur une voie plus pragmatique, en radicalisant du même coup une partie du monde du travail, en injuriant l'opposition qui vient de gouverner le pays pendant quinze ans, Jean-Pierre Raffarin ne peut qu'approfondir un peu plus les fractures sociales et civiques. Avec le risque que cette attitude méprisante lui revienne dans la figure comme un boomerang, à la première occasion. Et elles ne manqueront pas, dès l'automne.

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 12.06.03
12/06/03