DEREGLEMENTATION, AUTONOMIE DES ETABLISSEMENTS : L'INEGALITE DEVANT LE BAC.


Lettre ouverte aux parents d'élèves.
Autonomie des établissements et inégalité de traitement des candidats au baccalauréat.

Mesdames, Messieurs les parents d'élèves,

Par la présente, je tiens à vous informer de la menace que certaines mesures prises par le Ministère de l'Education Nationale (notamment la "gestion de proximité" et le "renforcement de l'autonomie des établissements", promus en principes de modernisation) font peser sur le principe de l'égalité des chances, et plus précisément sur le principe de l'équité entre les candidats dans l'évaluation de l'épreuve de philosophie au baccalauréat dans les séries scientifiques. Si je vous écris à ce propos, c'est que la situation dans cette discipline, que je connais bien puisque je l'enseigne, me paraît extrêmement préoccupante pour la session 2003 du baccalauréat, qui approche à grands pas, et qu'il me semble nécessaire de se préoccuper dès maintenant de la session 2004, pour éviter qu'une nouvelle génération d'élèves ne soit sacrifiée.

Pour ceux qui passent le baccalauréat en juin 2003, il est déjà trop tard, ils seront victimes d' injustice et d'arbitraire, puisque selon l'établissement où ils sont scolarisés, voire selon la classe dans laquelle ils sont au sein d'un même établissement, les élèves en terminale S n'ont pas bénéficié du même horaire hebdomadaire d'enseignement de philosophie. Depuis la rentrée 2002, les horaires de philosophie en S sont en effet très disparates d'un lycée à l'autre, voire d'une classe à l'autre au sein d'un même lycée:
- 3 heures pour l' élève en classe entière;
- 3 heures dont une dédoublée;
- 4 heures en classe entière;
- 4 heures dont une dédoublée.
Cette situation résulte d'un texte publié par le précédent Ministère au B.O. numéro 16 du 18 avril 2002, dont je vous livre un extrait:

Cf. Encart au BO n°16 du 18 avril 2002
Assurer les dédoublements de classes en philosophie dans de bonnes conditions :
L'horaire de philosophie en classe terminale S est actuellement de trois heures hebdomadaires dont une heure dédoublée. L'année en cours ayant fait apparaître certaines difficultés, les chefs d'établissement auront la possibilité de moduler cette enveloppe horaire de manière souple : soit le maintien de l'horaire actuel qui permet grâce au dédoublement un travail plus approfondi sur les notions à étudier, soit le passage à quatre heures en classe entière.

Il faut rappeler que jusqu'à la rentrée 2000 comprise, les élèves en Terminale S avaient tous 4 heures de philosophie par semaine. A partir de la rentrée 2001, sous l'effet d'une mesure décidée initialement par Claude Allègre, l'horaire passait à 3 heures dont une en classe dédoublée. Les professeurs ayant fait remarquer qu'il était très difficile de traiter convenablement le programme avec un horaire aussi réduit, le Ministère a accordé une certaine "souplesse" à partir de 2002: il est possible de repasser à 4 heures en classe entière. Mais vous noterez que cela est laissé à l'appréciation du chef d'établissement, et que dans les faits, il n'existe pas deux, mais quatre grilles horaires selon les classes : les deux possibilités suivantes: 3 heures en classe entière, 4 heures dont une dédoublée, ne sont pas prévues par les texte mais se pratiquent parfois, de fait.

L'absence de définition nationale de l'horaire de philosophie en S, le même pour tous, a eu pour conséquence une injustice flagrante: certains élèves se présenteront au bac en ayant eu 33% de cours de philosophie de plus par rapport à d'autres élèves moins chanceux. C'est comme s'ils avaient eu droit à un quatrième trimestre. Et l'on sait que la philosophie n'est enseignée qu'en terminale! La différence d'heures selon l'arbitraire local est donc énorme! Or, le baccalauréat est encore, pour le moment, un examen national, et non local.
Ce qui me scandalise et contre quoi il est possible de lutter, c'est le fait que cette situation d'injustice et d'arbitraire est confirmée par le Ministre actuel, et cela dans le cadre d'une volonté de faire à tout prix de la "gestion de proximité", au mépris de toute prise en compte du caractère national des examens. Malgré les incessantes protestations venues de toutes parts cette année, et l'évidente injustice d'une telle situation, le Ministère, dans le BO numéro 14 du 3 avril 2003, présente comme une mesure positive ce qui n'est en réalité qu'un renoncement au principe de l'égalité des chances. Voici quelques extraits de ce BO (les BO peuvent être consultés sur le site du Ministère, à l'adresse : http://www.education.gouv.fr/bo/default.htm )

I - CONFORTER L'AUTONOMIE DES ÉTABLISSEMENTS
[…]
Au collège, cette volonté s'exprime dans les arrêtés fixant l'organisation des enseignements en classe de sixième et au cycle central : l'utilisation d'une partie des moyens attribués à chaque division est laissée à l'initiative de l'établissement.
La dotation globalisée des moyens, déjà en vigueur depuis deux ans, constitue le vecteur de l'autonomie. Elle permet à l'établissement de disposer d'une seule enveloppe, intégrant heures postes et heures supplémentaires, et, à partir des choix effectués, d'affecter à chacune des priorités retenues la part des moyens correspondante.
Les lycées, […]Ainsi, pour le lycée d'enseignement général et technologique, les dispositions de la circulaire de rentrée 2002 relatives à l'utilisation des horaires restent valides [33]. Les dédoublements de classe prévus par les grilles horaires réglementaires ne donnent pas lieu à des seuils définis nationalement.
En langues vivantes, la souplesse dans l'utilisation de l'enveloppe horaire globale est confirmée. Ainsi, à l'initiative concertée de l'équipe pédagogique, elle peut aller jusqu'à un horaire en classe entière de 3 heures. L'horaire élève ne peut en aucun cas être inférieur à celui fixé dans les grilles réglementaires.
Les nouveaux modes d'organisation de l'enseignement des langues vivantes dans les lycées d'enseignement général et technologique, lancés à titre expérimental à la rentrée 2001 pour une durée de deux ans, pourront désormais faire partie des dispositifs laissés à l'appréciation des équipes pédagogiques [32].
Cette souplesse vaut également pour l'enseignement de la philosophie et de l'histoire-géographie en terminale S.

Que l'inégalité soit érigée en principe au nom de la sacro-sainte autonomie des établissements, voilà ce qui m'inquiète sérieusement. En tant que professeur de philosophie, je serai convoqué cette année pour corriger des copies du baccalauréat, et j'ai le regret de vous apprendre que je me verrai dans l'impossibilité d'appliquer le principe de l'égalité de traitement entre les candidats. Je corrigerai mes copies de S sans savoir si l'élève a eu 3 ou 4 heures de philosophie par semaine. Il est évident que celui qui a eu 4 heures sera avantagé, ou que celui qui n'a eu que 3 heures sera désavantagé. L'égalité des chances devant l'examen national qu'est le baccalauréat n'est plus un idéal.

Mais si une génération est victime de cette injustice, ce n'est pas une raison pour que les suivantes le soient. Aussi je me bats contre les projets ministériels qui aujourd'hui affirment haut et fort l'"autonomie des établissements" et la "gestion de proximité" comme principes à promouvoir. Je me bats pour préserver une école républicaine qui s'efforce de donner à tous les mêmes chances, et qui au moins respecte l'égalité de traitement des candidats à un examen ô combien important dans la vie d'un lycéen: le baccalauréat. Et les mesures de décentralisation qui sont annoncées ne feront que renforcer dans tous les domaines éducatifs cette inégalité érigée en principe, à laquelle les professeurs de philosophie devront se plier encore en 2004 si le principe de l'"autonomie des établissements" n'est pas purement et simplement aboli pour ce qui concerne des questions strictement éducatives ou pédagogiques.

Par ce témoignage, je voudrais vous aider, à mon humble niveau, à comprendre certains des enjeux, pour les élèves eux-mêmes, du combat actuel mené par une grande part des personnels de l'Education Nationale. Et cela, bien entendu, à titre tout à fait personnel.

Cordialement,
Patrick Tullier, professeur de philosophie.


17/05/03