DECENTRALISATION : BIENTOT LE BAC CITROËN (Charlie-Hebdo, 14 mai)


Enseignement :
BIENTOT LE BAC-CITROËN, OU LA DECENTRALISATION DESTRUCTRICE.

Les profs et les instits continuent à se battre contre la décentralisation. Car, si pour beaucoup cela reste un concept flou, les enseignants, eux, commencent à en voir les effets concrets. Notamment dans l'enseignement professionnel.

Le 5 mars dernier, Jean-Pierre Raffarin a modifié le décret du 23 février 1990 instituant un Conseil national des programmes : les mots « Ministre de l'Éducation nationale » ont été remplacés par les mots « Ministre chargé de l'Éducation ». Cette petite opération lexicale qui consiste à amputer le « national » de « l'éducation » donne une idée de la manière dont le gouvernement compte mener la décentralisation de l’enseignement public : radicalement mais par petits bouts.

Ainsi le gouvernement a-t-il commencé par transférer aux collectivités territoriales les personnels travaillant à la périphérie du système éducatif comme les magasiniers, les médecins scolaires, les agents d'entretien, les assistantes sociales ou les conseillers d'orientation... Soit, au total, 10 % des effectifs.

On apprend par ailleurs que, pour renforcer la « république des proximités », les conseillers d’orientation travailleront désormais à l'extérieur des établissements scolaires. Une façon de rester en phase avec les employeurs locaux, en s'éloignant des élèves. Logique. Avec la décentralisation, il ne s'agira plus de partir des gamins pour essayer de donner corps à leurs désirs, mais de faire redescendre, au niveau des lycées, les besoins en main d’oeuvre des entreprises du coin.

Tu seras démonte-pneu, mon fils

Il suffit de voir comment fonctionne déjà l’enseignement professionnel pour s'en convaincre. Depuis la loi de décentralisation de 1982, l’enseignement professionnel est le seul secteur de l' Éducation nationale dont la carte des formations est de la compétence des Régions, elles‑mêmes totalement dépendantes du patronat local. Comme, par ailleurs, via la taxe d'apprentissage, les entreprises financent ou fournissent en matériel les collèges et lycées, on imagine aisément que, quand Peugeot, en Franche‑Comté, aura besoin de 500 remonteurs de pneus ou de 300 installateurs de vide‑poches, la diversité des formations des écoles du coin risque d’en prendre un coup. La culture technologique et la qualité du travail aussi.

Pas besoin, effectivement, de connaître toutes les lois de l’électrotechnique pour se faire embaucher chez un réparateur d'ascenseurs. Au contraire: ce qu'une entreprise recherche avant tout, c'est un ouvrier avec un bagage minimum, pour une rentabilité immédiate et un petit salaire. Pas un emmerdeur, suffisamment formé pour pouvoir s'adapter à n' importe quel autre métier et risquer ainsi d’aller voir ailleurs, avant qu'on ait eu le temps de le virer.

Ainsi, il n'est pas rare que des boîtes d’intérim viennent faire du racolage actif dans les lycées dont elles financent une partie du budget de fonctionnement. Quand, pendant deux heures, un golden boy en costume détaille les avantages à rejoindre le monde des précaires en vantant l'arbre de Noël annuel et les chèques‑cadeaux pour les anniversaires, on comprend les ravages que cela peut provoquer chez les jeunes, un mois avant les examens.

Et puis, que faire, finalement, d’un diplôme national, alors que les entreprises sont toutes prêtes à vous valider des « diplômes maison » ? Luc Ferry vient par exemple de signer un protocole d'accord avec Citroën, qui se propose d'initier des élèves à ses techniques de production et de valider à l’issue de cette formation un « Label de première expérience professionnelle Technicien junior Citroën » : un beau diplôme, sur lequel apparaissent côte à côte le tampon du Ministère de l’Éducation, celui de l'académie et le logo du fabricant de voitures...

Raffarin bon élève

Une chose est sûre : si la politique gouvernementale fait tout pour produire des cancres, en revanche, nos dirigeants sont de bons élèves, qui suivent à la lettre les recommandations de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Afin d'aider les gouvernements à faire passer la pilule de la mondialisation sans provoquer de troubles sociaux, le centre de développement de l'OCDE a publié un cahier, bourré de conseils et d’astuces, dont voici un exemple. Au chapitre intitulé « Comment éviter les risques politiques ? » du cahier n' 13, il est écrit : « Si l'on diminue les dépenses de fonctionnement, il faut veiller à ne pas diminuer la "quantité" de service, quitte à ce que la "qualité" baisse. On peut réduire, par exemple, les crédits de fonctionnement aux écoles ou aux universités, mais il serait dangereux de restreindre le nombre d'élèves ou d'étudiants. Les familles réagiront violemment à un refus d'inscription de leurs enfants, mais non à une baisse graduelle de la qualité de l'enseignement et l'école peut progressivement et ponctuellement [...] supprimer telle activité. Cela se fait au coup par coup, dans une école mais non dans l'établissement voisin, de telle sorte que l'on évite un mécontentement général de la population. »

Après de telles recommandations, gageons que les entreprises, déjà très présentes dans les circuits de l’enseignement professionnel, ne vont pas tarder à débarquer dans les « classes normales », afin de recruter la future chair à DRH.

SYLVIE COMA (Charlie Hebdo - 14.05.2003)



15/05/03