ANALYSE : POURQUOI IL NE FAUT PAS DECENTRALISER. (Collège Jean-Jaurès, Pantin (93)


Éducation Nationale : pourquoi il ne faut pas décentraliser ?


M. Luc FERRY a eu la gentillesse de nous communiquer son point de vue quant aux réformes que son gouvernement souhaitait engager afin d´améliorer l´Education Nationale (Le Monde - 27 mars 2003)... A notre tour, nous aurons la gentillesse de présenter notre vision des choses.

L´éducation est une grosse machine, certes, mais qui fait ses preuves depuis des décennies. Les points posant des problèmes évoqués par M.FERRY sont réels et indéniables (lourdeur administrative, accueil des familles et orientation des élèves, remplacement des professeurs, dotations horaires, moyens financiers) mais il ne nous semble pas que les mesures proposées soient les plus judicieuses. Au contraire, elles risquent, à court terme, de les amplifier.

Reprenons par le menu les problèmes évoqués et les solutions envisagées :

Lourdeur administrative ? La décentralisation va multiplier les interlocuteurs : le département pour l´entretien et la gestion administrative des établissements scolaires, la région en ce qui concerne l´orientation des élèves, l´État pour les contenus d´enseignement.

Accueil des familles et orientation des élèves ? La décentralisation va éloigner les conseillères d´orientation et les psychologues(les CO/PSY) des établissements, rendant plus difficile l´accès à leurs services. Le nouveau statut « d´assistant d´éducation » vise à réduire le nombre d´adultes présents auprès des élèves.

Remplacement des professeurs ? Ce sera désormais à chaque établissement - en rapport avec la notion d´autonomisation des établissements - de trouver ses remplaçants, alors que jusqu´à présent le rectorat disposait d´un vivier de professeurs-remplaçants (à cet égard, le statut de Titulaire de Zone de Remplacement est fortement menacé) disponibles immédiatement. Malheureusement, cette mesure est trop onéreuse et depuis quelques années les recrutements sont insuffisants.

Dotations horaires immuables ? Ce n´est pas un problème mais bien au contraire la garantie de l´égalité des chances pour tous. Donner plus d´autonomie aux établissements, c´est remettre en cause ce principe et permettre par exemple que demain, les jeunes Marseillais fassent cinq heures de mathématiques contre trois heures pour les jeunes Parisiens.

Manque de moyens financiers ? C´est la première vague de décentralisation qui a créé cette situation : les départements et les régions les plus « pauvres » n´ont pas les moyens suffisants pour gérer leurs établissements scolaires. Nous, « petit » collège de Seine-Saint-Denis, nous nous en rendons compte tous les jours.

Ce n´est donc ni la décentralisation ni l´autonomisation des établissements qui vont résoudre les problèmes actuels de l´école. Au contraire, renforcer les pouvoirs locaux, c´est encourager les dérives clientélistes de toutes sortes, donner tout pouvoir au chef d´établissement : en une phrase, tuer l´indépendance de corps et d´esprit des personnels chargés d´éducation. C´est mettre la vocation humaniste de l´école entre les mains du plus offrant ou d´une majorité politique. Quid des projets soutenus et des décisions prises par une mairie proche des courants de pensée extrêmes ? Quid de la marge de manœuvre des enseignants dans un département sous la coupe d´une grande entreprise ? Quid des financements si l´entreprise venait - comme c´est la tendance - à déposer le bilan ?

La décentralisation est inscrite dans la Constitution depuis peu. La Constitution française défend donc le principe d´une école à deux vitesses, en fonction de la richesse des régions et des départements. Y aura-t-il demain des départements et des régions poubelles en matière d´éducation ? Aujourd´hui, l´Etat compense la paupérisation de certains quartiers, demain il les laissera livrés à eux-mêmes.

Il s´agit bien - même si Luc FERRY le nie en accusant « l´outrecuidance » d´aucuns « d´essayer de le faire croire, pour mettre de l´huile sur le feu » - d´un « démantèlement » du service public. Ce sont pour toutes ces raisons que nous ne pouvons plus nous taire et que nous devons opposer à la rhétorique de notre ministre notre expérience du terrain et l´amour de notre métier.

collegejeanjaures@voila.fr
04/04/03