De la disparition des notes, à la manière de Molière, dans L’Avare (Acte I, scène 5).


Harpagon - Ecoutez ces impertinents fonctionnaires qui se refusent au progrès en n’acceptant pas le parti très considérable que je leur offre : le moyen de ne parler plus que de réussite à tous les élèves et de neutraliser le si lourd traumatisme de l’échec. On y trouve ici un avantage qu’ailleurs on ne trouverait pas.

Valère - Vous ne sauriez avoir tort, ayant pour obligation professionnelle d’avoir raison pour que par votre bouche ce soit le Ministre lui-même qui ait raison, mais toutefois, ces enseignants n’ont peut-être pas tout à fait tort… Il faudrait assez longuement peser le pour et le contre, et les longues concertations sur un sujet si délicat ne seraient point inutiles. Noter est une tâche ardue et qui tient entièrement d’un art de la mesure et des exigences d’une discipline.

- Mais au diable tout cela ! L’Institution et avec elle la Société tout entière sont prêtes à évaluer sans notes !

- Sans notes ?

- Sans notes.

- Voilà, il faut l’avouer, un argument de poids. Mais d’aucuns pourraient vous répliquer que les notes sont justement comme la continuité de l’évaluation qualitative, où le chiffre est comme le signe éclairant la chose. Ce qui reviendrait à dire qu’en retirant les notes, vous retirez une part à l’évaluation elle-même.

- Sans notes !

- C’est une parole qui vaut par elle-même, mais certains sans doute vous feraient valoir que les notes sont justement, et exactement, une évaluation des compétences, là où le barème rend parlant le nombre des points comme autant de compétences variablement acquises.

- Sans notes !

- C’est clair ! Certains iraient sans doute jusqu’à prétendre que les dites compétences « sans notes » ne sont en fin de compte qu’un immense barème de tous les contrôles effectués, sauf qu’il ne se traduit plus en résultat quantifiable, et que ce dernier résultat risque de manquer au moment des conseils de classe, au point de jeter toute discussion sur un élève dans une infinité de pinailleries dont on ne saura plus tirer la moindre synthèse rigoureuse.

- Sans notes !

- Assurément, mais l’on pourrait opposer à votre zèle que la disparition des notes, non seulement ne donne pas davantage de chances de réussite à un élève, mais, alors qu’on parle de l’importance de l’individu à prendre conscience de sa place dans un groupe social, cela risque fort de donner libre cours à l’individualisme, où chaque élève n’aurait de souci que de valider ce que bon lui semble.

- Sans notes !

- Ah ! Il n’y a pas de réplique à cela. Mais du reste, exiger de finalement tout valider, et cela même en cachant aussi quelques misères dont on ne perçoit pas les détails, ne prouve-t-il pas encore que l’on avoue le défaut d’un tel système qu’est le « sans notes », alors qu’on le met en place : une multitude de profils de compétences n’étant pas gérables, alors que des notes, elles, restent encore le moyen le plus sûr de voir et les détails et l’ensemble d’un profil d’élève.

- Sans notes !

- Certes, vous avez raison. Mais n’y aurait-il pas sans doute quelques enseignants qui craindraient que les élèves soient les premiers à ne plus trouver de motivation à travailler en l’absence de note ? N’y a-t-il pas là une sorte de peur du chiffre, chiffre dont on a, semble-t-il, perdu, à tort, l’efficace signification ?

- Sans notes !

- Oui, j’entends bien cela. Toutefois, on trouverait à redire peut-être à cette prétendue nouveauté qui fut déjà expérimentée, puis évaluée, et enfin abandonnée, il y a de cela vingt à trente ans. Et, au vu des flots de données dont ils seront submergés, n’y aura-t-il pas vite quelque risque à devoir en urgence traduire en graduations ce que l’on développe sans fins en pléthores d’items : par exemple… des lettres : A, B, C, D, E… Comme on le fait dans les contrées brumeuses anglo-saxonnes tant vantées pour leur excellence éducative.

- Sans notes !

- Il est vrai : cela ferme la bouche à tout, SANS NOTES. Le moyen de résister à une raison comme celle-là !


Olivier Tomazyk

15/10/12