Mots de maîtres

ou
Honneur perdu de l’instruction publique


Pourquoi appliquer son intelligence à analyser un événement qui n’a visiblement rien à voir avec ça ? Pourquoi tenter d’expliquer la lenteur nécessaire à l’éveil de la pensée là où l’intérêt du moment exige l’instrumentalisation du langage : Stéphane Mallarmé, ce professeur d’anglais chahuté dans sa classe, nommait cette dégradation : le numéraire. Traduisez : la monnaie.

On n’anéantit jamais rien aussi sûrement que ce qu’on avilit. Pour ce faire, on se remplit la bouche des termes les plus républicainement corrects. Il faudra bientôt se mordre la langue pour les entendre sans rire ni se boucher le nez, ces mots d’aide, autonomie, respect, personne, soutien, individu, travail. Ce sont les maîtres mots de la réforme de l’Education nationale. Chacun est lesté d’un destin douloureux : sa part de joie fut prise au chaos antérieur. Le lyrisme républicain qu’ils diffusent est un pouvoir à manipuler avec probité et conscience. Cette condition n’est pas remplie.

Prétendre " placer l’élève au centre du système éducatif  " signifie l’instituer sujet de son éducation. Le détail de la réforme n’est rien d’autre que l’énumération des concrétisations diverses de ce projet. Or, pour séduisant et évident qu’il paraisse, ce " challenge " n’est hélas pas conforme à ces " Valeurs de la République " qu’on brandit comme sa source d’inspiration. D’où vient ce brouillage de piste cynique et artificieux ? D’une abdication primitive, abdication aussi radicale que discrète ; aussi discrète que l’emploi d’un mot dans un contexte qui en étouffe le sens sous la sonorité : la République ! La République ! Dès lors qu’ainsi on la nomme, elle existe déjà moins. Qu’ont-ils abandonné pour la perdre ? La question du sujet, précisément.

L’institution de l’élève en sujet renvoie implicitement à un autrefois où il était objet, cette " tête à remplir ", le pantin mutilé d’une cruelle foire. Nommez-le sujet, il est promu. A défaut de la chose, le nom. Disons plutôt : la marque. Il sera donc le dynamique acteur de sa réussite. Et qui ne voit que la promotion sémantique de cette vulgate n’assure que la favorisation équivoque de l’idéal de réussite consumériste. Cet idéal suppose l’autonomie a priori des membres du corps social : dans l’univers marchand, l’homme est toujours seul, il est apparemment seul parce qu’on le respecte comme personne, en fait parce qu’il n’est de possession qu’individuelle. A l’unique, sa propriété. L’idéal possessionniste a besoin de valoriser en sujet l’objet de sa propagande pour se perpétuer. Il se perpétue en offrant la possession à désirer comme destin. Il fait de la possession un destin en détournant le pouvoir évocateur du langage pour se réserver la prérogative des définitions : on appelle ce vampirisme la langue de bois. Langue de dupes.

On ne s’étonnera pas que cette opération emprunte les traits d’une baudruche que l’on croyait morte jadis de ridicule : le scientisme, désormais redevenu aussi fat que puissant. Ils partagent le viatique que leur vaut le rapprochement enfantin du progrès moral et de l’évolution technique. Et de désir, bien peu, autrement qu’à l’avoir, cette technologie consolatrice. La suite n’est qu’abusif emploi de termes. La suite n’est que mots de maîtres.

Car, si on suppose l’élève sujet, pourquoi prétend-on lui enseigner l’éducation civique, qui a précisément pour but de le préparer à devenir sujet ?

Car, si on ne devient plus un sujet, mais qu’on l’est a priori, on ne désigne plus en l’homme qu’une malléable nature d’homme - qui n’est pas la nature humaine -, on ne respecte plus l’autre que " parce qu’il est ", on le respecte abstraitement, comme un animal dans sa cage, à l’arrière boutique d’un psychiatre pour bête. Il est aboli, le souci de le respecter " pour ce qu’il est ", savoir : l’homme qu’il travaille à devenir, ce " travail " consistant aussi dans l’invention d’une relation féconde avec l’ensemble humain. Cela peut s’appeler culture. Sans cette transfiguration qui l’institue comme personne, le respect du sujet n’est qu’indifférence individualiste.

Car, si l’élève est supposé " acteur " alors qu’il ne peut l’être encore, c’est moins pour le préparer à le devenir - pourquoi alors l’initier à la citoyenneté par une fraude sémantique? - c’est parce qu’il existe un domaine dans lequel il agit déjà : le commerce.

Et ce n’est pas sous un gouvernement libéral qu’a lieu cette entourloupe. Le peuple de gauche est servi...

Comme il faut les dire haut ces évidences, pour espérer être entendu, coudoyant la fanfare droit-rescapée-sortie-du-tunnel-de-la-morosité-des-vingt-ans-de-crise. Bienvenu au carnaval du Saint-Père Ledevenir !

Pendant ce temps, les dégraissés de l’optimisme rappellent, quand on veut bien les laisser parler, que les mots ont leur sens de détresse et de larmes : le travail qu’on leur retire ne désigne pas la même réalité que l’emploi qu’ils ont perdu... Et le garrot se resserre sur le cou des enseignants, qu’on accuse de n’être pas correctement employés, justement. Braves bougres tout culpabilisés d’être montrés du doigt, mis au piquet, plus sujets du tout : violentés au sens figuré, quand ils ne reçoivent pas dans la figure les coups perdus de la violence sociale, qui s’exprime probablement ainsi par manque d’ordinateur... Sommés de ravaler leur salive, comme s’ils n’étaient pas le coeur vivant de la dite République mais des employés étrangers à son élaboration.

Presque dociles à tout, et si pas dociles, grincheux, ridicules, aigris. Bien fait ! Comme cela soulage l’élève oublié au piquet dans bien des têtes de voir un peu les " profs " punis ! Rendus si dociles, oui, qu’ils mériteront bientôt leur sort. Il sera alors bien tard pour déplorer la violence: ils en sont déjà la cible de choix, et le demeureront, qui auront laissé des démagogues faire d’eux les fusibles corvéables à merci d’un système qui s’assoit sur les valeurs humanistes et leur oppose des progrès techniques dont la maîtrise est supposée résoudre tant de maux, tandis qu’en douce on s’entend bien pour préserver la formation des élites et la réserver aux mêmes, tout en n’ayant que les mots intégration et respect à la bouche. Dans l’impuissant loisir que l’Etat permet encore au paresseux usage de ma réflexion, des questions dérisoires me viennent :

- Quel est ce dogme au nom duquel il faudrait " alléger " les horaires des lycéens ? Et quel mépris se tapit derrière une apparente prise en compte de leur condition ! Et d’où vient d’ailleurs cette obsession pondérale qui fait dire que les élèves sont " surchargés ", l’école à " dégraisser " ? Glissez, mortels, n’appuyez pas...

- Qui dira qu’une simple comparaison des systèmes optionnels depuis cinq ans ne dévoile qu’une seule ambition : adapter le système à des besoins qui dressent le portrait univoque d’un élève écrasé par avance sous des connaissances présentées comme pesantes, rébarbatives, extérieures à lui, facultatives, bref : superflues ? Le poids, encore et toujours. Quant à ces besoins, on voit à quel point ils sont pédagogiques, dès lors qu’on se rappelle en quel sens on nomme le jeune : " sujet ". Que l’angélisme est utile à ceux qui possèdent, qu’il sera trompeur pour ceux à qui on ne permettra plus de penser bien...

Prétendant adapter, on déverse dans un secteur optionnel incessamment élargi tout ce qui était jusqu’alors offert à tous dans un enseignement commun : et les enseignements de spécialité, et les options de détermination, et les options facultatives, et les options facultatives obligatoires, et les options facultatives nécessaires pour " ne pas se fermer des débouchés dans sa filière ". Regardons les danser cette valse pataude qui se moque bien du sens des mots ; je la réserve au père Ubu ; il règne en juste.

- Qui détermine la pertinence des besoins que les élèves expriment en manifestant dans les rues, qui choisit parmi eux les besoins acceptables, qui les reformule dans la langue administrative, la langue du pouvoir réel ? Qui ?

Tous les arguments qu’on daigne nous servir - et comme on daigne peu ! - ne sont que de pauvres prétextes pour instrumentaliser l’école et l’enseignant ; on les pare des bonnes intentions coutumières, toujours inattaquables. Il faut donc accepter, en bonne âme démocratique, sous peine de passer pour un triste sire dans ce monde d’efficacité crispée sur un sourire satisfait d’être acquis à sa propre cause. Accepter ? Mais pas seulement : il faut " mettre en place " ; il faut " faire fonctionner ", et avec compétence, et bon esprit, et en y croyant, s’il vous plaît !

La brèche est ouverte, le barrage répand sa graisse éducative. C’est la douche pédagogique : on transforme en options des parties de matières appartenant à l’enseignement commun, on met en concurrence des matières qui ne peuvent pas coexister dans ce mode de présentation, on contraint les élèves à une spécialisation prématurée, on les met en face d’un enseignement qui fétichise leur choix sur le modèle mercantile de l’offre et de la demande : c’est à la carte, choisis ! T’en veux ? Exprime-toi ! Parce que, toi aussi, tu le vaux bien...

Une option chasse l’autre dans le minable self-service de l’éducation, avec pour résultat, outre l’embarras et l’angoisse des élèves, quand ils ne sont pas victimes de présupposés, l’élimination des options les moins - les moins quoi, d’ailleurs ? - eh bien les moins utiles : et, après tout, que le meilleur gagne, au marché du savoir comme dans la vie, puisque " la réalité " que nous sommes chargés et tenus de prendre pour telle, c’est celle du monde de l’emploi, n’est-ce pas ? Le système scolaire, comme l’autre, " s’autorégulera " ; les plus faibles s’effaceront devant les poids lourds de l’utile, jusqu’au jour où d’autres alourdis seront présentés comme utiles, effaçant à leur tour les précédents dans la course à l’utilité.

Mais cette utilité, qu’on assène comme un argument d’autorité pour maintenir les enseignants - et tant d’autres - dans un isolement craintif, elle n’est que le pudique cache-sexe de l’arbitraire technocratique, toujours prompt à servir les intérêts en place et à donner droit de cité à la démagogie des marchands du conformisme globalisé. Or, le problème avec la " mondialisation ", c’est qu’il s’agit encore et toujours du même monde et qu’il ne fait bon l’habiter qu’en de rares et immuables endroits, guère globalisés...

S’efforçant de faire oeuvre républicaine, on demanderait démocratiquement réponse à ces questions :

- Quel projet de société fonde la politique éducative du gouvernement ?

- Où se situe l’éducation dans la hiérarchie réelle de ses priorités ?

Voilà pour la citoyenneté en général. Mais avant que ne parviennent les réponses, fermement naphtalinisées, l’enseignant sera devenu " citoyen professionnel ". S’il n’assume pas ce rôle sans états d’âme, et pour trouver la motivation et le sentiment de respect qui d’aventure lui manqueraient, il se poserait bien sûr ces questions :

- Pourquoi accepterions-nous d’appliquer une réforme qui s’est discrètement élaborée en dépit de nous et met en oeuvre une stratégie de représailles contre ce que fondamentalement nous sommes ?

- Pourquoi continuerions-nous d’accepter comme bêtes de somme la négation de notre spécificité de travailleur ? Un enseignant n’est pas un secrétaire dont le temps de travail coïncide avec le temps de présence au " travail " ; un enseignant n’est pas un automate à cracher un cours interchangeable et toujours, selon le poujadisme ministériel, déjà fait depuis longtemps, un professeur n’est pas un organisateur d’activités péri- ou parascolaires ; un enseignant n’est pas un gibier à réunions qui peut, le temps d’une sonnerie, se " rebrancher " sur son cours, avant d’" encadrer " des travaux, un enseignant n’est pas un encadreur - au passage : le choix du verbe encadrer, comme cadre...

- Pourquoi permettrions-nous qu’on nous traite comme aucune profession ne l’accepterait ? Imaginez la réforme de la magistrature appliquée contre l’avis des magistrats et sans que la presse de mots ou d’images ait l’envie d’interroger sans parti pris ni préjugés les personnels concernés, ou la curiosité de jauger équitablement leurs réactions... Imaginez les paysans ou les routiers accepter sans coup férir les insultes et les humiliations -voyez d’ailleurs comme on les ménage, au moins symboliquement. Imaginez les chasseurs... non, ne les imaginez pas.

- Pourquoi accepter encore, comme nous l’avons fait pour tout depuis trois ans dans ce métier ?

Pourquoi ? Mais parce qu’il y a la peur; cette peur que les enseignants pouvaient surmonter, lorsqu’ils se sentaient encore les défenseurs d’une école authentiquement laïque et républicaine, et non les prête-noms d’un traquenard destiné à vider de leur sens ces deux termes ; cette peur que l’on nous enjoint de bien " communiquer " aux élèves en leur transmettant en apparence " les Valeurs de la République ", tout en respectant un épanouissement qui serait à coup sûr contrarié si on les " surchargeait " de connaissances inutiles. Mais ce qu’on leur transmet, de guerre lasse, c’est en fait la société à désirer telle qu’elle se vend, telle qu’elle se craint, telle qu’elle s’endort, les yeux rougis d’hypnose devant l’écran d’un jouet vide.

Rien ne résonne plus que les pas de l’ennui sous le préau beuglard. Le dortoir est ouvert pour la lobotomie de l’instruction publique. Au spectacle venus, les Paidagôgues seuls se disputent les chaises ; ayant anticipé le " tollé mécréant ", ils enflent de dédain face aux excommuniés, qui sont restés debout dans la petite cour. Le néant rigolard opère, il sait, il tranche: l’esprit était parti ; on l’avait prévenu.

Eduquer : du latin educere, faire sortir. Dans quel état ? Dans quel pays ?


Enseignant le français, le latin et le grec dans un lycée polyvalent, ne valant bientôt plus grand chose, tout comme la Nation qui prétend réformer à tue-tête, je te salue, ma République, le fruit de l’école est pourri.


Nicolas Puyuelo, Nicolas.P2@wanadoo.fr
02/2002