La face cachée du catéchisme républicain
Malgré les décennies écoulées depuis la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la nostalgie des cours de catéchisme n’en finit pas de sévir. Un catéchisme laïque, il est vrai, ce qui ne change rien quant au fond et à la forme. On voit donc se développer en milieu scolaire une flopée d’activités et d’initiatives " citoyennes ", même si ( ou plutôt parce que ) on assure dans le même temps la fabrication de sous-citoyens acculturés. Ces activités sont l’occasion de déverser sur les élèves une lavasse niaise et sirupeuse, à l’efficacité de laquelle chacun feint de croire, dans un grand élan collectif d’autosatisfaction lénifiante. Mais ce raz-de-marée de bonnes intentions masque de plus en plus mal une réalité moins glorieuse. La panoplie consensuelle que l’on déploie depuis quelques années s’articule autour trois axes majeurs : 1° : La participation des élèves Au Conseil de Classe, au Conseil d’Administration, au Conseil Général Jeune, on n’en finit pas de multiplier des processus électifs qui, à bien y réfléchir, ne sont que des caricatures de démocratie. A moins, idée terrifiante, qu’ils n’en soient au contraire la parfaite illustration ! Ainsi, au Conseil de Classe, l’intervention des délégués se borne, pour l’essentiel ( et Dieu merci ! ) aux problèmes de cantine ou de papier toilette dans les WC. Pas question, évidemment, d’évoquer en public les problèmes qui fâchent, à savoir tout ce qui touche à la pédagogie. Du moins pas encore, même si l’on devine que le temps n’est plus forcément très lointain où le Conseil de classe pourrait se muer en tribunal des professeurs. Ainsi, certains Questionnaires de Préparation au Conseil de Classe, de manière plus ou moins sournoise, incitent fréquemment les élèves à citer les matières, voire les professeurs, avec lesquels ils ne sont pas à l’aise. On voit bien où l’on veut en venir. La présence des délégués-élèves au Conseil d’Administration et, surtout, le droit de vote qu’on leur accorde, sont tout aussi navrants : on y discute, à grand renfort de sigles et de chiffres passablement hermétiques, de notions dont les enjeux les dépassent visiblement. Puis vient le moment de se prononcer, ce que les élèves font en général en levant la main en même temps que les professeurs, sous l’œil attendri des adultes émerveillés par la marche glorieuse de l’esprit citoyen... Et je préfère ne pas m’étendre sur la mascarade des délégués au Conseil Général Jeune : souvent élus par des élèves qui ne savaient même pas pour qui et pour quoi ils votaient, ils sont ensuite, et en même temps, l’objet d’éloges appuyés de la part des adultes et totalement dépourvus du moindre pouvoir. Sinon, il y a belle lurette que le self serait isolé, le CDI pourvu de rideaux et le gymnase construit, puisque cela dépend du ... Conseil Général ! Bref, la participation des élèves offre de nombreux points communs avec celle des ouvriers dans les comités d’entreprise : une apparence de concertation, un pouvoir inexistant : un leurre ! 2 ° : Des sanctions formatrices Autre manifestation d’une citoyenneté en trompe-l’œil : la multiplication des punitions qui prétendent faire réfléchir les élèves sur la gravité de leurs comportements. En apparence, rien de plus louable. J’observe cependant que cela part du postulat, de mon point de vue hautement contestable, qu’ils ignorent s’être mal conduits. Un peu comme si l’on considérait qu’ayant brûlé un feu rouge, je l’avais fait en toute ignorance des dangers que je ferais ainsi encourir aux autres. Tu parles ! Moyennant quoi, on demande à un élève agresseur de rédiger, avec sa victime, un devoir sur les bienfaits de l’amitié ; ( autant exiger du loup et de l’agneau qu’ils dissertent sur les bonheurs du végétarisme ) ; ou bien, à un garçon insultant les filles, on propose de consulter des documents sur la condition féminine ; ( le plus sûr moyen de fabriquer un parfait misogyne ) ; ou bien encore, on inflige des pensums où l’élève doit louanger sur le respect. Point commun de tous ces cas de figure, indiscutablement marqués du sceau des bonnes intentions : nul doute que l’élève, en apparence repentant et converti, produira les belles phrases édifiantes attendues par l’adulte. J’écris ce que tu attends de moi, mais je continue à penser ce que je veux. Peut-être en pire. Ca me rappelle assez le discours lyrique de J. Chirac au soir du second tour des Présidentielles : je vous ai compris, j’ai entendu la leçon, rien ne sera plus comme avant. Bon, et ensuite ? 3° : Rengagez-vous, qu’ils disaient ! Lorsque j’étais petit, on m’expliquait volontiers qu’un des piliers de la religion chrétienne est la charité. Et moi, docile, le riche venant en aide au pauvre, je trouvais ça épatant ! Depuis, j’ai compris que la justice sociale était préférable, et que la charité n’était que la bonne conscience, aisément acquise, des classes possédantes s’enrichissant par le travail des autres. Très ironiquement, l’école laïque assure à son tour une promotion forcenée de cette charité. Seule différence : notre nouveau catéchisme glorifie la solidarité. De préférence internationale, ça a plus de gueule dans les médias. Voici donc nos élèves embrigadés dans une série d’actions humanitaires, parfaitement honorables par ailleurs. Mais, outre que cela peut nous conduire à promouvoir une association patronnée par Jean-Marie Bigard ( ce qui existe de plus vulgaire et de plus misogyne sur le marché de " l’humour ", il va falloir lui faire faire un devoir citoyen au CDI ), qui ne voit qu’il ne s’agit là que de conforter " le sanglot de l’homme blanc " ? Par exemple : on pille les ressources du tiers-monde, on s’empare de ses meilleures terres cultivables pour faire venir chez nous, disons des haricots verts en plein de décembre. On ruine ainsi son agriculture vivrière et, pour se dédouaner, on demande à nos élèves de récolter du riz pour nourrir ceux que nous avons affamés. Dans un autre genre, on donne aussi de belles leçons sur le dopage ( c’est mal ! ) sans jamais, bien entendu, expliquer que c’est la conséquence nécessaire du sport de compétition. Sport dont on se gardera par ailleurs de dévoiler les coulisses commerciales, financières et politiques. Voire mafieuses. Le plus navrant, dans toutes ces incohérences, c’est que, insidieusement, le mérite des professeurs semble devoir reposer sur leur participation à ces activités édifiantes. Le BON prof étant, bien entendu, celui qui " ne se contente pas de faire cours " mais qui surfe, avec allégresse et sans grand recul, sur la vague des bien-pensances du moment. Ce qui me rassure toutefois, c’est que nos élèves ne sont dupes qu’en apparence et qu’ils savent voir où se situe leur véritable intérêt. Nous avions l’autre jour au CDI des gamins de 3ème, terminant un travail donné par leur professeur de français, Mme X. Commentaire de l’un d’eux, approuvé par tout le groupe : Cette année, avec Mme X, on travaille. Elle nous prépare bien. Sans doute n’avons-nous pas dû parler avec les élèves qui convenaient, mais nous n’avons encore jamais entendu : Cette année, avec les IDD, on travaille. Ca nous prépare bien ! Pas si cons, les gosses, finalement. Pour toutes ces raisons, Laurent Dalger et moi avons refusé avec indignation de prendre part à l’organisation de la Journée de l’Engagement. Et voir Laurent quitter la table des négociations en expliquant qu’il n’avait pas passé un CAPES pour prêter la main à cette mascarade, croyez-moi, ça met du baume au cœur. On pourrait pourtant considérer que nous déplorons, à notre manière, la destruction programmée d’un système éducatif qui ne nous a pas si mal formés. Bien sûr, nous pourrions cyniquement nous résigner à ce que les générations actuelles naviguent entre le n’importe quoi et le presque rien. Pardi : nous sommes tirés d’affaire, que les autres se débrouillent ! Je suis du reste certain que ceux d’entre vous qui ont des enfants en âge d’être scolarisés ne tombent pas dans le panneau : à coup d’options savamment choisies, d’accompagnement à la maison, voire de cours particuliers ou de séjours linguistiques, bref, en recommandant le travail et l’effort, ils savent échapper aux conséquences désastreuses de la glorification des apparences. C’est sans doute pourquoi Luc Ferry a placé ses enfants dans une école privée. Voulez-vous que je vous dise : je ne lui donne pas tort ! Pour terminer, que l’on me permette aussi de rappeler qu’il n’y a, du moins pour l’instant, rien d’infamant à essayer de réfléchir, de critiquer, de résister. Il y a même eu des périodes de notre histoire où c’était assez dangereux. Mais on peut préférer se placer aux côtés des démagogues qui profèrent comme une insulte le mot d’intellectuel. Et dire qu’on en est là !
PS. : Je sais bien que certains parmi ricanent à propos des " pleureuses " qui s’expriment sur ce panneau.
Bernard Barvir
Documentaliste
Collège Camille Claudel
33360 Latresne